Technique

Millésime 2026 : une précocité exceptionnelle et un potentiel prometteur

Bordeaux a entamé début août la récolte du millésime le plus précoce de son histoire. Le réchauffement climatique, avec ses températures extrêmes et sa sécheresse, a accéléré plus que jamais les maturités et les vendanges. Alors que les quantités feront défaut pour la dixième année de suite, la qualité elle, sera bien au rendez-vous. Lisez l'article rédigé par Pascal Hénot, œnologue consultant, directeur Enosens Coutras.
au premier plan, des raisins vendangés, en arrière plan une machine à vendanger dans les vignes

Une canicule historique

L’automne 2025 et l’hiver 2025-2026 connaissent un climat doux et pluvieux, notamment en février, mois le plus chaud (+ 3 °C par rapport aux normales) et le plus arrosé des 25 dernières années (+ 60 %). En mars, à la veille du débourrement, la pluviométrie cumulée depuis octobre est excédentaire de 32 %. Ce climat chaud et humide favorise un débourrement extrêmement précoce, autour du 20 mars, soit 2 semaines d’avance sur la moyenne ! On observe une très grande hétérogénéité selon la nature des sols et les dates de taille.

Températures moyennes 2026 - Écarts aux normales

Pluviométrie cumulée 2026 - Écarts aux normalesLe printemps est chaud et sec. Chaleur, luminosité exceptionnelle et réserve hydrique accumulée dans les sols favorisent une pousse active et continue de la vigne, qui entraîne une floraison exceptionnellement précoce, autour du 20 mai, soit 15 jours d’avance sur la moyenne (2 juin). Les secteurs les plus précoces fleurissent vers le 10-15 mai, alors qu’il pleut et que les températures se rafraîchissent, entraînant parfois coulure et millerandage. La floraison met une nouvelle fois en évidence la très grande hétérogénéité entre les parcelles et les différents pieds au sein d’une même parcelle.

Fin mai, les températures grimpent vers 35 °C pendant 1 semaine, générant une canicule historique par sa précocité. C’est le printemps le plus chaud des 25 dernières années, et probablement davantage !

L’été est sec et caniculaire : un 2e épisode de canicule fin juin avec des températures supérieures à 40 °C, un 3e avec 35 à 40 °C au 14 juillet et un 4e lors de la première quinzaine d’août avec 35 °C !

Le mois de juin est particulièrement chaud, le plus chaud jamais enregistré (depuis 1919). La période caniculaire des 20-25 juin a pour conséquence un stress thermique important sur le vignoble, entraînant brûlures sur feuilles et grappes, du jamais vu à Bordeaux à ce stade.

Si les premières baies vérées sont observées fin juin – là aussi c’est inédit – la canicule et la sécheresse depuis fin mai et courant juin et juillet entraînent un début de stress hydrique et un ralentissement de la véraison, qui sera particulièrement étalée. La mi-véraison des Merlots est observée autour du 25 juillet, soit une dizaine de jours d’avance sur la moyenne (5 août), inscrivant le millésime 2026 parmi les plus précoces avec 2003, 2011, 2017 et 2025.

Du débourrement en mars à la fin juillet, les températures sont au-dessus des normales de + 3 °C avec un ensoleillement de + 34 % et une pluviométrie cumulée à - 29 %.

Malgré ce climat extrême, les accidents climatiques sont heureusement rares :
• Gel des 26-27 mars avec peu de dégâts du fait de la végétation encore peu développée ;
• Grêle du 10 juillet autour de Saint-Émilion et Pomerol avec des dégâts localisés.

Mi-floraison au 20 mai soit près de 2 semaines d’avance sur la moyenne (2 juin)
Mi-floraison au 20 mai soit près de 2 semaines d’avance
sur la moyenne (2 juin)
Mi-véraison au 25 juillet soit 10 jours d’avance environ sur la moyenne (5 août)
Mi-véraison au 25 juillet soit 10 jours d’avance environ
sur la moyenne (5 août)

Un état sanitaire parfait

Les pluies du 11 avril sont favorables au développement du mildiou, dont les premières taches sont observées fin avril. Les pluies de début mai s’accompagnent de températures fraîches peu favorables à la maladie. À partir du 20 mai, canicules successives et sécheresse stoppent son évolution ; on ne reverra plus le mildiou de la saison. Pas de fenêtre favorable non plus au développement de l’oïdium ou du black-rot. Il en résulte pour les viticulteurs une année sans problème sanitaire et avec une utilisation très réduite des produits phytosanitaires.

Pas de problème non plus de potentiels goûts de fumée dans nos vins, les incendies dramatiques de fin juillet étaient suffisamment éloignés et loin des dates de récolte pour qu’il y ait un impact, comme on a pu le constater en 2022 après les incendies de La Teste-de-Buch et Landiras.

Les principaux problèmes au vignoble sont le stress thermique à partir du 25 juin, avec grillure de feuilles et de grappes exposées à des températures supérieures à 50 °C ; ainsi que le stress hydrique, à partir de juillet, ayant pour conséquence la défoliation et des baies qui ne grossissent pas.

Défoliation suite à la sécheresse.

baies brûlées par le soleil fin juin à bordeaux
Baies brûlées par le soleil fin juin

Une précocité inédite

Les conditions météo de la première partie de l’année 2026 ont favorisé un bon développement de la plante. Bonne réserve hydrique accumulée dans les sols au cours de l’hiver, températures élevées, ensoleillement exceptionnel, la plante pousse de manière rapide et continue, et connaît une précocité exceptionnelle. Pour les viticulteurs, cela demande un travail acharné au vignoble (travail du sol, relevages, rognages…) tant la végétation avance vite. Le répit ne viendra qu’à la mi-juillet avec le stress hydrique et l’arrêt de croissance de la plante. Le stress hydrique, qui s’intensifie au cours de l’été, entraîne une véraison très étalée, des défoliations parfois sévères sur jeunes vignes et terroirs filtrants, et des baies qui peinent à grossir.

graphique des conditions météo de la première partie de l’année 2026.
Les conditions météo de la première partie de l’année 2026.

Au niveau de la constitution des baies, chaleur et sécheresse concentrent les sucres et dégradent l’acidité (acide malique). Afin de conserver un bon niveau d’acidité, la récolte des Crémants démarre dès le 5 août, une précocité jamais vue ! Quelques jours plus tard, on ramasse les premiers Sauvignons afin de conserver leur potentiel aromatique thiol. Les rendements sont une nouvelle fois déficitaires, tout en restant supérieurs au millésime 2025. Il est probable que la récolte des cépages blancs (hors liquoreux) sera terminée en août, du jamais vu…

Les Merlots les plus précoces atteignent leur maturité technologique à la mi-août. Là aussi, on constate une concentration en sucres élevée avec parfois des acidités un peu basses. La dégustation des baies est particulièrement agréable et révèle un potentiel très prometteur : bon potentiel en couleur, aromatique riche en fruits et pépins mûrs. Toutes les caractéristiques aptes à élaborer un grand millésime !

La récolte des premiers Merlots démarre la semaine du 25 août en terroir précoce et on peut prévoir un lancement généralisé vers le 5 septembre. Cette année encore, les vendanges seront terminées avant la fin du mois de septembre.

Vinification, quelques pièges à éviter

En termes de récolte, il convient de ne pas vendanger trop tard. Quels sont les risques ?
• Crémants : perte du potentiel acide.
• Sauvignons : perte du potentiel thiols.
• Rosés : perte de la fraîcheur.
• Rouges : perte de volume par flétrissement ; degrés trop élevés – Acidités trop basses. Dans certains cas, l’acidification s’imposera ; extraction : les petites baies impliquent des cuves remplies avec beaucoup de baies qui donneront peu de jus. Soit un déséquilibre marc sur jus et donc une extraction rapide et importante des composés phénoliques. Il conviendra donc de ne pas trop extraire et de modérer températures et remontages.

Une juste maturité et une juste extraction seront les clés de la réussite pour ce millésime qui s’annonce de très beau niveau qualitatif.

Un premier bilan

Alors que les premiers coups de sécateurs viennent à peine d’être donnés, on peut déjà esquisser un bilan de ce nouveau millésime 2026. La qualité sera là, avec des blancs à la belle expression aromatique tout en fraîcheur, des rosés pâles et friands comme le veulent les marchés, et des rouges souples et fruités ou encore denses et complexes selon les objectifs de styles recherchés. Les conditions météo de l’année, le niveau de maturité, la qualité de la vendange et le savoir-faire de la viticulture bordelaise permettront d’atteindre nos objectifs qualité. En termes de quantité, 2026 sera une nouvelle année déficitaire. La dixième de suite…Ce que le soleil nous a donné en qualité, la sécheresse nous la repris en quantité.

Mais au-delà de ces aspects de production, la question primordiale est commerciale et économique. À quoi bon produire des vins magnifiques si personne n’a envie de les boire ? À quoi bon produire beaucoup ou peu, si le marché n’en veut pas ?
Le vin, boisson au cœur de toutes les civilisations depuis que l’Homme a choisi de vivre en communauté, serait-il passé de mode ? Il est, en tout cas, boudé par les jeunes générations. Faisons notre mea culpa. Peut-être n’avons-nous pas su, collectivement, trouver les mots pour parler vin à nos jeunes. Peut-être, à force de voir le vin diabolisé, la jeune génération s’en est-elle détournée. Incompréhension du produit ? Culte du corps, et de l’hygiénisme ? Repli sur soi ? Comme si le désintérêt au vin était le signe d’un recul du vivre ensemble. Ce serait le plus grave.

En attendant de trouver réponse à ces questions, les vignes sont arrachées, des domaines transmis de génération en génération disparaissent, les paysages changent, les savoir-faire se perdent. Il y a urgence. Il y a urgence à relancer l’économie du vin, car en détruisant cette culture, c’est une partie de nous-même faite de convivialité, de partage et de joie que nous risquons de perdre pour longtemps.

> Pascal Hénot, œnologue consultant,
directeur Enosens Coutras
25 août 2026

Dégustation des baies

grains de merlot en secteur précoce

Merlot secteur précoce – 24-08-2026
Les baies sont petites. La pellicule est ferme et croquante. La chair est encore un peu gélatineuse. Les pépins sont aoûtés, bruns et mûrs. La pulpe est riche en sucres, l’impression acide est un peu basse. Les pellicules sont riches en arômes : on est dans le fruit mûr. La couleur est assez intense et s’extrait facilement. L’ensemble est très agréable, avec beaucoup de goût. Le potentiel apparaît de haut niveau.