Le Crémant de Bordeaux, la bulle de croissance du vignoble
En dix ans, les ventes de Crémants auront progressé de plus de 58 %, affichant une croissance inouïe dans un contexte difficile pour la filière viticole française. « Les feux sont toujours au vert pour les huit appellations françaises de Crémant avec + 7,5 % de ventes en volume en 2025, soit 122,9 millions de cols, un nouveau record historique, note la Fédération Nationale des producteurs et élaborateurs de Crémant dans son bilan économique 2025. La quasi-totalité des appellations affichent des chiffres en croissance, à l’exemple du Crémant de Bordeaux (+ 24,4 %), du Crémant de Bourgogne (+ 9,6 %) ou du Crémant de Loire (+ 13 %). » Une dynamique qui concerne aussi bien le marché français (+ 5,9 millions de cols en 3 ans) que l’export (+ 8,9 millions de cols en 3 ans).
« Si la catégorie profite naturellement du succès des vins effervescents, que favorise l’aspiration à une consommation moins ritualisée et à des profils de vin à la fois frais et rafraîchissants, elle s’appuie également sur un positionnement unique en termes de rapport qualité-prix-authenticité qui lui permet de se démarquer de la concurrence », souligne la Fédération.
Un savoir-faire traditionnel
Dominique Furlan, son président depuis deux ans, également président de l’AOC Crémant de Bordeaux, se réjouit bien entendu de cette dynamique positive. « Nos collègues champenois perdent des parts de marché, essentiellement en raison du prix, très impacté par les hausses de taxes. Et toutes les bulles dites industrielles, élaborées avec la méthode Charmat et proposées à de petits prix, perdent aussi du terrain. Ce qui fait le succès du Crémant tient tout d’abord à un portage national, à travers la Fédération et sa communication. Le Crémant se décline dans chaque région productrice, chacune avec ses cépages, dont résultent la typicité locale et la diversité du produit, ce qui en fait une force auprès des consommateurs. Le Crémant, c’est aussi la méthode traditionnelle, un savoir-faire et un lien au terroir, avec un cahier des charges exigeant, gage de sa qualité. Enfin, le Crémant se positionne sur un bon segment prix, autour de 8 € en grande distribution. C’est un produit qualitatif et accessible. »
Paradoxalement, le problème rencontré est plus souvent celui de la production, en raison des aléas climatiques, sécheresse, gel… « Avec une rotation assez longue des produits, c’est particulièrement problématique pour les Crémants pour honorer les marchés et en développer d’autres », explique le président.
La notoriété de cette spécialité française aiguise en tout cas les appétits de pays tels que l’Allemagne ou l’Italie, qui l’utilisent comme une mention valorisante, incitant la FNEPC à interpeller le gouvernement et les homologues européens pour défendre l’appellation juridiquement. « Nous sommes aussi très attentifs aux velléités qu’ont certaines régions de vouloir créer des indications géographiques effervescentes, pour éviter les concurrences déloyales », indique Dominique Furlan.
Le Crémant de Bordeaux en plein essor
L’essor des Crémants profite particulièrement à Bordeaux, avec près de 14 millions de bouteilles vendues en 2025. Depuis 2021, la surface de production a doublé pour atteindre 1 820 ha l’an dernier (4 % du vignoble, contre 0,8 % en 2016), pour un volume de plus de 122 000 hl (dont près de 90 % de blanc). Les exportations ont poursuivi leur hausse en 2025, croissant de 35 % en volume (56 000 hl) et de 29 % en valeur (27,6 millions d’euros).
« Notre progression, surtout à l’export, bénéficie du nom de Bordeaux accolé à celui de Crémant. La notoriété mondiale de notre vignoble a clairement un impact positif », juge Dominique Furlan.
Les Grands Chais de France est l’opérateur principal du marché des Crémants de Bordeaux, boosté par la puissance du premier exportateur de vins français. « Le gel de 2021, qui a impacté tous les vignobles, s’est transformé en opportunité pour Bordeaux, explique Jean-Raymond Clarenc, directeur général Bordeaux et Sud-Ouest de GCF, également vice-président de Bordeaux Négoce. Le groupe a alors décidé d’investir énormément et de transférer ses marchés sur les Crémants de Bordeaux, le seul vignoble dont la surface de production n’était pas plafonnée et avec beaucoup de disponibilités. »
Pour le négociant, l’autre chance de Bordeaux est de pouvoir faire des blancs de noirs. « Aujourd’hui, le Crémant que nous fabriquons est à base de cépage Merlot, couplé avec du Sémillon, ce qui valorise le terroir. Par ailleurs, grâce à des techniques alsaciennes et allemandes, nous avons fortement diminué le taux de sucres résiduels, de 12 g à 7-8 g, et nous pouvons proposer des extra-bruts. Nous sommes en train de diversifier nos gammes et de séduire les buveurs de champagne avec notre très bon rapport qualité-prix. »
Lionel Lateyron, à l’origine de la création de l’appellation Crémant de Bordeaux, est l’un des sept élaborateurs du vignoble. C’est son arrière-grand-père Abel Lateyron qui a eu le premier l’idée, en 1897, de réaliser des prises de mousse sur des vins du secteur de Saint-Émilion. Il produit entre 300 000 et 400 000 bouteilles par an, et une soixantaine de producteurs de vins de base lui confient leurs vins pour une prise de mousse assurée dans les conditions idéales des 2 km de caves souterraines du domaine, à 11 °C et à l’abri de la lumière.
« Buller n’a jamais été aussi profitable, résume-t-il avec humour. Le plus important n’est pas d’augmenter la production mais de faire en sorte que chaque intermédiaire opérateur de la filière puisse vivre correctement de son métier et ainsi transmettre son outil de travail. Les viticulteurs doivent être bien payés parce qu’ils se sont contraints à un cahier des charges très rigoureux, les négociants doivent être correctement rémunérés et le consommateur doit y trouver son compte, ce qui est le cas aujourd’hui avec des Crémants aux alentours de 10 € qui n’ont rien à envier à leurs cousins champenois. Nos efforts en matière de qualité sont récompensés, nous devons maintenir des règles exigeantes pour ne pas décevoir le consommateur. »
Réguler la production
« Nous avons toutes les cartes pour nous développer encore plus, mais prudemment, estime Dominique Furlan. Le prix au tonneau couvre en général au moins les coûts de production. Le risque est que des opérateurs se mettent à produire du vin de base, sans partenaire et sans visibilité aval. » « L’augmentation de la production pourrait être rapidement supérieure à celle de la consommation, abonde Jean-Raymond Clarenc. Le danger qui nous guette, c’est une dévalorisation des cours par surproduction. Nous devons protéger les viticulteurs historiques de la section Crémant et faire en sorte de pouvoir accueillir de nouveaux producteurs. »
La section Crémant a ainsi fait approuver par la dernière assemblée générale du Syndicat des Bordeaux et Bordeaux supérieur des modifications du cahier des charges (qui devront être ensuite autorisées par l’INAO) : l’obligation dune « déclaration d’affectation de bassin » engageant des parcelles en production de Crémant sur 2 ans, ainsi que l’obligation d’une habilitation avant l’ouverture, l’extension ou la modification d’une installation de tirage, de prise de mousse et de dégorgement.
L’avenir du Crémant passe aussi par la valorisation. « Nous avons constaté que le segment des 10 à 15 € en grande distribution était inoccupé, indique le président de la FNPEC. Nous travaillons actuellement sur une reconnaissance de nos cuvées spéciales, principalement les élevages longs de 24, 36 mois, voire 48 mois sur lattes, pour proposer des produits plus complexes et de qualité supérieure. »