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Article du magazine numéro #1140 - Février 2017

Vinitech/conférence IFV : le matériel végétal, levier majeur pour relever les défis de demain.

Vinitech/conférence IFV : le matériel végétal, levier majeur pour relever les défis de demain.

Vinitech/conférence IFV : le matériel végétal, levier majeur pour relever les défis de demain.

La conférence internationale de l'IFV s'est tenue à Bordeaux le 1er décembre dans le cadre de Vinitech. La question de l'état sanitaire, la baisse de la vigueur et des rendements, la réduction des intrants, la réponse au changement climatique comptent parmi les défis majeurs pour la viticulture de demain. A travers des programmes de sélection variétale mais aussi l'observation plus fine des cépages d'autres régions ou d'autre pays ou encore, via l'adaptation des modes de conduite, le matériel végétal est au cœur des nombreuses pistes envisagées pour relever ces défis. Tel était le thème de la conférence.
 

« Pour mettre au point les porte-greffes de demain, a expliqué Nathalie Ollat, Inra de Bordeaux, nous avons réfléchi à deux stratégies. La première vise à étudier les porte-greffes déjà présents dans le monde mais qui ne sont pas inscrits en France. Nous voulonsdonc réactualiser les connaissances et apporter les références agronomiques sur ces porte-greffes pour les inscrire en France. »

 Peu de recherches menées au 20ème siècle sur les porte-greffes

 L'idée est aussi de mettre les informations recueillies à disposition du plus grand nombre dans le cadre d'une base de données et de créer un outil, pourquoi pas un blog, pour partager les expériences et les observations " terrain " faites en pépinière ou au vignoble. Les chercheurs envisagent aussi la création de nouveaux porte-greffes qui permettraient de contourner les contaminations par le virus du court noué tout en étant adaptés à des environnements contraignants comme la sècheresse ou la chlorose. Le tout en modernisant les méthodes de sélection. Dans cet esprit, un dispositif expérimental d'observation de 55 porte-greffes dont 25 étrangers associés à 5 greffons a été installé en 2015 et 2016 sur le site de l'Inra de Bordeaux.

Quels porte-greffes pour demain : explorer la diversité génétique

La seconde stratégie consiste à conduire des programmes d'innovation variétale par des croisements. Démarré dans les années 2000, ces travaux comprennent deux volets. Il s'agit d'abord de développer les connaissances en génétique pour moderniser les méthodes de sélection via, notamment, l'identification de marqueurs moléculaires. Objectifs affichés : rechercher des sources de résistance au phylloxéra et au nématode vecteur du court noué et mieux sélectionner les propriétés de base d'un porte-greffe comme la capacité d'enracinement et de greffage. Quelques résultats prometteurs ont déjà été obtenus. Ce volet comprend aussi l'exploration de nouvelles ressources génétiques notamment au sein de l'espèce Vitis berlandieri, pour améliorer l'adaptation à la sècheresse et aux sols chlorosants. La résistance aux maladies est recherchée chez les muscadines. Les nouveautés sont attendues d'ici 10 à 15 ans, en commençant par les inscriptions de porte-greffes étrangers. Viendront ensuite les inscriptions de nouveaux porte-greffes issus des travaux de recherche.

Les cépages tardifs sont recherchés pour contrer les effets du changement climatique

Pour ce qui est des greffons, un projet d'observation sur le long terme et dénommé Vitadapt a été lancé à l'Isvv avec le soutien du Civb et de la région Aquitaine. Constituée de 52 cépages différents sur porte-greffe SO4, la parcelle d'étude comprend les cépages bordelais " classiques " mais aussi des variétés du sud-est de la France et d'autres en provenance d'Espagne, d'Italie, de Grèce, du Portugal, de Bulgarie et de Géorgie. Plantée en 2009, la parcelle est exploitée depuis 2012 et les vinifications ont démarré en 2015 sur une vingtaine de cépages. « Les objectifs sont nombreux », explique Agnès Destrac Irvine, Inra de Bordeaux. Il s'agit d'abord d'étudier le comportement des variétés bordelaises dans un contexte de changement climatique. Les données sont enregistrées en continu à proximité de la parcelle. Deuxième objectif, étudier les possibilités d'adaptation et le potentiel qualitatif d'éventuels candidats dans l'encépagement existant. Troisième objectif, établir une chronologie de précocité de ces 52 cépages. Et enfin, il s'agit aussi d'élaborer une grande base de données. Des premiers résultats permettent un classement de précocité des cépages à partir des stades phénologiques. A mi-véraison, par exemple, il ressort qu'une trentaine de jours séparent le cépage le plus précoce du plus tardif. Dans ce classement, le sauvignon et le sémillon ressortent parmi les plus précoces des blancs. L'alvarinho, cépage espagnol se retrouve en milieu de classement. Le plus tardif étant un cépage grec. Pour les rouges, le merlot se situe au milieu de l'échelle de tardivité. Le mourvèdre est plus tardif, et là encore un cépage grec est en tête du classement. Pour ce qui est des premières micro-vinifications de 2015, une première dégustation à l'aveugle a été organisée pour tester la cohérence des vins issus de ces cépages versus l'expression de vins de bordeaux. Conclusion : le sémillon et le sauvignon ainsi que la muscadelle ont bien été reconnus comme tel au nez et en bouche. Cela n'a pas été le cas des cépages blancs espagnols et grecs cités plus haut pour leur tardivité. A suivre sur les prochains millésimes.

Quid de la création variétale dans le monde

Côté programmes de sélection variétale, un tour d'horizon mondial a été dressé par Loïc Le Cunff, IFV. Conclusion, la plupart des programmes sont menés dans les centres publics avec le plus souvent des soutiens privés. Ces programmes répondent en général à deux grands défis, la réduction des intrants et l'adaptation au milieu. Le chercheur fait ici plusieurs constats : " Vitis " offre une grande diversité, c'est un réservoir non encore exploité. La plupart des schémas de création variétale vont travailler les hybrides en poursuivant ce qui a déjà été fait en Allemagne ou en France avec l'objectif d'apporter des sources de résistances issues le plus souvent des espèces vitis américaines contre mildiou et oïdium et des espèces asiatiques contre mildiou et la résistance au froid. En outre, même s'ils sont " classiques ", autrement dit non OGM, ces programmes ont désormais recours à des marqueurs moléculaires qui sont autant de petits morceaux d'ADN reliés à un caractère d'intérêt recherché. Cette technique permet de " lire directement "" dans le génome des plantules sans attendre l'observation des baies. D’où un gain de temps dans la durée de la sélection. Pour le moment, les marqueurs intéressant les raisins de cuve concernent la résistance au mildiou et à l'oïdium. Actuellement, un champ important de recherche porte sur l'identification de marqueurs d'intérêt pour d'autres caractères, notamment les plus complexes, comme l'adaptation à un stress hydrique. On entre ici dans le champ de la sélection génomique. Sur ce schéma, un programme de recherche et de création variétale mobilisant un budget de près de 5 millions de $ et dénommé Vitis Gen a été mené aux Etats-Unis de 2011 à 2016 avec des objectifs multiples (qualité des raisins, résistance au froid et résistance à l'oïdium avec étude du contournement). Ce programme a abouti à la création de deux variétés correspondant aux marchés des vins américains. En France, le parallèle est le programme Resdur qui visait la création de variétés résistantes au mildiou et à l'oïdium.

Echantillons issus du programme français Resdur

 

L'objectif fixé au départ était d'avoir en 2025 12 à 25 variétés d'intérêt national avec ces deux résistances et celle au blackrot. Pour l'heure, 4 variétés issues de ce programme seront inscrites en 2017 : deux cépages rouges dont un est testé à Bordeaux au domaine de Couhins sous le nom de code IJ 134 et deux cépages bancs. A noter que de nouveaux outils sont en développement pour accélérer encore les programmes : sélection génomique et " ciseaux à ADN ", outils de mutagénèse dirigée. Cette dernière technique n'est pas classée OGM aux Etats Unis. Pour Europe le débat à ce sujet est ouvert.

Variété IJ 134 issue du programme français Resdur testée au domiane Couhins (Inra)

Et aussi les programmes d'absorption lancés dans les régions

Autres programmes de sélection en cours en France, ceux qui visent d'absorption avec des cépages emblématiques commandés par l'ensemble des interprofessions dont fait partie le programme bordelais NewVine démarré en  2015 avec l'Inra de Colmar et l'IFV du Grau du Roi comme partenaires. L'idée étant de créer des variétés non seulement résistantes aux trois principales maladies (mildiou, oïdium, black rot) mais aussi adaptées au changement climatique. Le tout sans perdre la typicité des vins de Bordeaux. Les géniteurs résistants utilisés dans ce programme proviennent des travaux de l'Inra et les parents vitis vinifera retenus sont le cabernet franc et le petit verdot. But ultime : créer 2 à 3 variétés résistantes d'ici à quinze ans. « Ce vaste programme, explique Laurent Charlier, Civb implique d'autres partenaires comme la chambre d'Agriculture pour les expérimentations au champ, l'Isvv pour le volet définition de la typicité et bien sûr les pépiniéristes. »

L'observation des cépages existants

L'adaptation passe aussi par la modification des modes de conduite. Sur certains vignobles, l'irrigation est un levier envisageable. « Nous proposons un outil pour piloter l'irrigation, explique Sébastien Payer de Fruition Science. Pour cela, on travaille à partir d'un indice de déficit hydrique. C'est un ratio entre la transpiration de la plante mesurée par un capteur et la transpiration maximale définie à partir de la demande d'évaporation. »  Avec cet indice, la décision d'irriguer se prend selon des seuils de déficit dont les valeurs sont définies en fonction des objectifs de production, des rendements mais aussi du cépage. Autres démarches, celles des différentes régions et des grands pays viticoles qui étudient l'adaptation de leurs cépages et de leurs modes de conduite au changement climatique. C'est le cas en Argentine avec le malbec. Quant aux vins de Gascogne, ils  mènent une grande expérimentation de repérage de nouveaux cépages blancs sur la base de plusieurs critères (adaptation au changement climatique, profils aromatiques, volumes en bouche, potentialités de rendement). Le tout avec pour enjeu principal de mieux répondre à la demande du marché. Pour la Grèce Kostas Bakasietas, agronome et pépiniériste, a présenté une étude montrant que la plupart des cépages utilisés dans les appellations sont assez tardifs et résistants à la sècheresse. Parmi les plus tardifs, certains sont en observation à Bordeaux comme le cépage rouge Agiogitiko et l'Assyrtico et le cépage blanc de Santorin qui offre une acidité élevée et un pH bas. Quant au futur déploiement au vignoble de ces nouvelles solutions, il est aussi suspendu à des questions règlementaires puisque comme l'a reprécisé Bernard Angelras, président de la commission environnement de l’Inao « l'Europe ne reconnait actuellement que les vins issus de Vitis vinifera dans les vins d'appellation et qu'il faut aussi que les cahiers des charges des appellations évoluent. »

 

M-N. Charles

Témoignage de Miguel A Torres président de Bodegas Torres
« Investir dans l'environnement, c'est rentable et ça fait vendre du vin »

J'ai lu plus de 25 livres sur le changement climatique. Ma sensibilisation sur ses conséquences vis-à-vis de la vigne date de 2008 quand j'ai découvert le film d'Al Gore Une vérité qui dérange. Dans notre entreprise, on essaie de réduire l'empreinte carbone à travers différentes actions depuis au moins 5 ans. On tente par exemple d'utiliser le CO2 des fermentations. On a planté des forêts et on construit des bassins pour recueillir l'eau. On recycle au maximum. On a aussi investi dans des terres plus froides en Catalogne et au Chili. A la vigne, on travaille sur l'augmentation des densités et sur les porte-greffes plus tardifs. Dans nos parcelles équipées de filets anti-grêle, on a constaté un retard de maturité de 7 à 10 jours. En 1983, on a démarré, notamment via la presse locale, une campagne de récupération d'anciens cépages catalans. La collection en compte aujourd'hui une trentaine dont plusieurs sont assez tardifs tout en gardant malgré tout une belle fraîcheur. Les essais se poursuivent et on a bon espoir de trouver une solution catalane pour l'avenir. Pour ce qui est du bio, deux problématiques sont à régler : la question du cuivre dans les sols et les émanations de CO2 qui sont plus élevés de 20% qu'en conduite conventionnelle. Côté investissements, nous avons construit un chai enterré sur trois niveaux. On utilise de plus en plus le conditionnement en BIB et on a réduit le poids des bouteilles. On travaille aussi avec les 900 livreurs de raisin et avec nos fournisseurs. Et cela fonctionne ! J'ai moi-même une voiture électrique. Ca procure un grand sentiment de liberté. Bien sûr il faut la brancher tous les soirs; comme un téléphone. Personnellement, je crois que l'achat de compensations de carbone n'est pas une bonne voie. Côté investissements, on a une chaudière à biomasse, amortie sur 4 ans, et des panneaux photovoltaïques, amortis en 7 ans. Et nous le faisons savoir. Les visites touristiques se font à l'énergie solaire grâce aux panneaux installés sur le toit du petit train qui transporte les touristes. En général, cela plait beaucoup et les touristes qui voient ces efforts achètent vos vins. On montre aussi très facilement tous ces essais à la presse.  Il y a quatre ans, j'ai été interviewé par la revue Times pour en parler. C'est un retour que l'on n'attendait pas. Dans ce dossier très important du changement climatique, je constate que tous les investissements sont rentables et surtout qu'ils sont efficaces pour l'image.