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Article du magazine numéro #1162 - Février 2019

Transition écologique au vignoble : comment relever le défi ?

Transition écologique au vignoble : comment relever le défi ?

Transition écologique au vignoble : comment relever le défi ?

L'Institut français de la vigne et du vin (IFV) a tenu une conférence à Bordeaux le 21 novembre 2018 dans le cadre du Salon Vinitech-Sifel sur le thème de la transition écologique au vignoble. Des solutions d'aujourd'hui à celles de demain.

« Cette conférence doit permettre d'ouvrir le dialogue autour des solutions que l'IFV essaie de proposer dans ce que l'on appelle l'agenda de solutions » a expliqué Jean-Pierre Van Ruyskenvelde, directeur général de l'IFV en introduction de cette conférence. Adopté début 2018 par l'IFV, cet agenda de solutions a plusieurs objectifs. Il vise d'abord à diffuser le plus largement et le plus vite possible les solutions qui existent déjà pour accompagner les viticulteurs vers la transition écologique. Il a aussi l'ambition de poursuivre les travaux avec tous les partenaires de l'IFV, qu'il s'agisse de la recherche fondamentale, des chambres d'Agriculture ou des entreprises privées, dans le but de proposer les solutions de demain. « Cet agenda, a poursuivi Jean-Pierre Van Ruyskenvelde, doit aussi permettre d'indiquer, avant l'arbitrage des pouvoirs publics en faveur de telle ou telle décision, s'il existe des solutions de substitutions applicables par le plus grand nombre dans des conditions techniques et économiques acceptables. »
La recherche de solutions alternatives pour limiter l'utilisation des produits phytosanitaires est un des défis les plus importants auxquels la viticulture est et sera confrontée. « Avant de parler des solutions de demain, il faut tout de même rappeler qu'en 20 ans dans ce domaine de nombreuses choses ont déjà été faites, a précisé Eric Chantelot de l’IFV. Le désherbage chimique total a quasiment disparu et d'une manière générale, la lutte raisonnée qui a démarré dans les années 90, est aujourd'hui très largement développée dans toute la filière. »
Pour autant, ce volet va encore évoluer, ne serait-ce que dans le cadre de la règlementation européenne qui vient de prendre en compte la dangerosité des produits et qui a mis en place depuis janvier 2016 un nouveau guide d'établissement et d'évaluation des matières actives prenant en compte des aspects de protection des riverains et des travailleurs. « Selon une étude de l'Europe, poursuit Eric Chantelot, sur 36 molécules dites " en ré-homologation au niveau européen ", si on appliquait ces deux " guides line " au sens strict, 32 ne seront pas ré-homologuées. L'enjeu ici est d'autant plus important compte tenu de la problématique majeure liée la gestion des résistances. Il faut en effet avoir à disposition des matières actives " multi site " qui permettent de maintenir des efficacités liées à des contournements de résistance. Sans quoi on risque de se trouver dans des impasses.».
 

Épandage automatisé


Côté pratique, certains thèmes bénéficient déjà de " solutions " en voie de développement très avancé. Citons par exemple, le projet OISEAU, pour " Optimisation de l'Épandage Automatisé " pour lequel l'année 2019 sera consacrée aux tests d'efficacité en plein champ avant le lancement de la phase de conception puis de fabrication du produit fini. Decitrait® : pour optimiser la prise de décision de traitement Autre thème de recherche appliqué lui aussi très avancé, l'OAD (outil d'aide à la décision) Decitrait®. Démarré en 2015, cet outil a été construit à partir d'Optidose qui proposait seulement l'adaptation de la dose. « Decitrait® qui concerne avant tout le mildiou et l'oïdium va en effet beaucoup plus loin, a expliqué Alexandre Davy, IFV, puisqu'il s'appuie sur tous les outils que nous avons à disposition que ce soit les différents modèles, les données météorologiques passées et prévisionnelles, la base de connaissances des conditions de développement des champignons, ce qui à Bordeaux correspond à plus de 25 ans de recueil de données, la connaissance des produits, les possibilités de réduction de doses et les  nombreuses connaissances sur la qualité de la pulvérisation. » Dans les faits, même si les règles de décision sont compliquées, l'outil Decitrait® est simple d'utilisation et le viticulteur a très peu d'indicateurs à rentrer (état sanitaire, situation de l'exploitation…). « Nous appliquons d'abord les données sur les modèles, poursuit Alexandre Davy. Puis en fonction des traitements déjà réalisés, des produits déjà utilisés et de l'état sanitaire nous regardons si la vigne est ou non bien protégée. Pour cela, les traitements sont expertisés pour la rémanence et nous avons aussi un accès complet sur les produits phytosanitaires. Nous affichons aussi tout ce qui concerne les délais de ré-entrée (DRE), les délais avant récolte (DAR) et les zones non traitées (ZNT) ainsi que les possibilités de mélanges. S'il ressort que la couverture est bonne, tout va bien. Sinon, c'est Optidose qui prend le relais pour proposer une dose en pourcentage de la dose homologuée. En outre, un module " Optidose-cuivre " a été spécifiquement développé pour les produits cupriques afin de proposer une quantité de cuivre métal à apporter. » A noter que les règles élaborées et testées pour mettre sur pied cet OAD ne s'appuient pas seulement sur les modèles et qu'elles permettent de déclencher potentiellement des traitements même si le risque modèle est faible. Decitrait® peut aussi assurer d'autres services comme une traçabilité simplifiée et des bilans d'utilisation de produits sur une campagne pour le calcul des IFT par exemple. Decitrait® sera commercialisé via une application qui sera disponible en 2020. Il doit aussi être diffusé par une seconde voie qui passera par des partenariats avec des fournisseurs de données météo ou des éditeurs de logiciels de traitement.

La classification " Label Pulvé "


La qualité de la pulvérisation est aussi un élément clé de la réussite d'un traitement et par voie de conséquence de la limitation des doses utilisées. Sur ce point, un travail a été lancé depuis plusieurs années en collaboration entre l'IRSTEA et l'IFV pour classifier les pulvérisateurs selon leurs performances agro-environnementales. Ce travail devrait aboutir à une première publication mi 2019. Chaque pulvérisateur recevra ainsi une note comprise entre C et A+ : sachant que la
note C signifie que même à la pleine dose, le pulvérisateur ne permet pas d'obtenir le niveau de pulvérisation de référence. A noter que ce premier travail de classification concerne la qualité et la précision de la pulvérisation et qu'il sera par la suite complété par les résultats des travaux en cours sur la dérive. Ce " label pulvé " qui quantifie les performances va permettre de guider les viticulteurs dans le choix de leurs appareils. Il pourra aussi servir à cibler les possibilités d'aide aux investissements comme le soutien au renouvellement des appareils. Pour les constructeurs, ce sera une démarche volontaire qui pourra s'obtenir de deux façons. Soit sur présentation d'un dossier qui donnera une labellisation a priori obtenue grâce à l'attribution d'une note a minima laquelle sera évaluée sans test à partir de plusieurs critères. L'autre voie sera celle du test. Ces deux voies convergeront vers un examen par une commission technique de validation pour l'attribution
finale de la note pour le classement.

Anticiper la fin du glyphosate

L'anticipation de la suppression du glyphosate fait aussi partie des grands dossiers liés à la transition écologique au vignoble. « La question est abordée par l'IFV depuis 2002 avec les premiers tests d'outils », a expliqué Christophe Caviglio IFV. Puis sont venues les études sur les stratégies de désherbage mécanique en incluant les performances technico–économiques mais aussi les impacts agronomiques de ces pratiques, notamment sur l'alimentation hydrique et azotée de la plante. Plus récemment, ces études se sont prolongées sur la robotique. « Nous avons aussi chiffré les consommations énergétiques et un programme de formation a été mis en place dans tous les vignobles de France avec des approches à la fois globales et adaptées selon les types de sols. D'une façon générale, nous retiendrons qu'il faut anticiper, mais aussi alterner les outils, favoriser la vitesse quand c'est possible et prendre en compte le reste de l'itinéraire technique sachant que ces questions sont de toute façon cycliques. » Un autre enseignement important ressort de ces études. A savoir, que certaines vignes réagissent très bien au changement de pratique, avec des rendements conservés alors que d'autres vignes sont perturbées avec des chutes de rendement et de vigueur les premières années de transition. « Cela dit, même lorsque nous notons des impacts agronomiques marqués rien n'est définitif. Reste que si la France viticole doit se passer des herbicides dans un temps assez court, il faut quand même se poser la question de la capacité des industriels à honorer le marché », a conclu Christophe Caviglio.
Les variétés résistantes et la question de science collaborative La piste des variétés résistantes aux maladies compte parmi les espoirs importants pour mener cette transition (1). « Ceci n'est qu'un début, a expliqué Loïc le Cunff, IFV. Et surtout, nous allons avoir besoin du terrain. Associé à ces travaux de recherche, l'Observatoire national du déploiement des cépages résistants (OsCar) a en effet été créé pour suivre les parcelles où sont implantés les cépages résistants. Ce dispositif unique au monde doit nous permettre de réagir en cas de contournement de la résistance et d'agir pour limiter son impact. On aimerait que ce soit une véritable plateforme collaborative. Et c'est là que nous allons avoir besoin des gens de terrain car derrière les recherches, il faut de l'expérimentation. »


Lever les freins règlementaires


Pour sa part Bernard Farges, président de l'ODG Bordeaux et Bordeaux supérieur, a ensuite rappelé les freins règlementaires à lever pour que ces variétés résistantes puissent entrer dans les productions de vins d'AO. « Il y a plusieurs décennies, les professionnels dans leur grande sagesse ont souhaité que dans les textes européens les hybrides soient interdits en AOC. Pour une série de bonnes raisons, les professionnels d'aujourd'hui souhaiteraient les réintroduire. La demande varie selon les pays en fonction de la pression vis-à-vis des produits phytosanitaires. Pour la France c'est un sujet important. Nous travaillons donc très activement à lever ce frein et les discussions pour réintroduire les hybrides dans les AO se situent dans le cadre de la future PAC. » A chaque AOP ensuite d'intégrer ou non ces variétés dans son cahier des charges (CDC). En France, les ODG d'AOC peuvent se doter de cahier des charges qui pourraient intégrer jusqu'à 5 % d'encépagement dans une propriété qui ne soit pas les cépages du CDC. A charge pour les viticulteurs intéressés par une telle démarche expérimentale d'établir une convention entre leur ODG et l'Inao pour suivre la parcelle et les assemblages dans la limite de 10 % de ce cépage. Le but est aussi de permettre des expérimentations " grandeur nature " et d'observer non seulement les besoins environnementaux
mais aussi l'adaptation au changement climatique.
« Quand la réglementation européenne aura changé - nous espérons en 2023 - a ajouté Bernard Farges, il y aura donc la possibilité d'intégrer les cépages résistants. Ensuite bien entendu chaque ODG devra mesurer quel type de cépage il désire intégrer. Aujourd'hui, quelques cépages sont à disposition et nous savons qu'il y en aura d'autres. La recherche est un continuum ».

Le biocontrôle : la durabilité des solutions

Le biocontrôle est une autre piste qui soulève de nombreux espoirs. Quatre grandes catégories d'agent de biocontrôle existent : les micro et macro-organismes, les substances naturelles et les produits de facilitation de l'action des agents de biocontrôle. Il représente un ensemble de méthodes de protection qui utilise des mécanismes naturels. « En fait le biocontrôle en soi n'a pas vraiment de pertinence, a expliqué Thibault Malausa, coordinateur du consortium Biocontrôle car
nous ne réfléchissons pas sur l'efficacité en tant que telle comme pour un pesticide qui était une solution en soi. Une solution de biocontrôle sera efficace sur certaines variétés plus que sur d'autres, ou dans une région et pas forcément dans une autre. Développer ces solutions pose donc de nouvelles questions. Je coordonne le consortium Biocontrôle qui compte à ce jour 48 membres et dont le but n'est pas de mettre des produits directement sur le marché mais de s'intéresser à des questions d'intérêt collectif. En dehors de la prospection et des expérimentations, le coeur de notre travail c'est l'intégration, y compris sous le volet économique. Autrement dit, il s'agit d'étudier comment le biocontrôle doit être combiné avec les bonnes variétés dans les bonnes conditions et toujours dans une optique de durabilité des solutions. »

Ce challenge est d'autant plus important que les règles de décision et d'application vont dépendre de chaque type de produit, voire de chaque produit de biocontrôle. En d'autres termes, le métier de viticulteur pour la protection du vignoble sera encore plus complexe qu'il ne l'est déjà. Mais la viticulture bordelaise a déjà prouvé qu'elle savait s'engager dans la voie de l'amélioration continue. Pour preuve 800 entreprises de la filière sont engagées en 2018 dans la démarche du SME (Système de management environnemental) du vin de Bordeaux lancée en 2011 par le CIVB. Parmi elles, 246 sont certifiées ISO14001 et/ou HVE et la filière porte l'ambition de 100 % de son vignoble engagé à moyen terme, toutes démarches confondues, dans une démarche environnementale.

M-N. Charles


(1) Sur ce dossier la date du 19 avril 2017 est à retenir puisque c'est le jour où les premières variétés résistantes au mildiou et à oïdium issues de catalogues étrangers ou de programmes Inra " Resdur " (Résistance durale) ont été classées