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Article du magazine numéro #1170 - Novembre 2019

Sortie du glyphosate : la filière viticole propose des limitations et un délai

Sortie du glyphosate : la filière viticole propose des limitations et un délai

Sortie du glyphosate : la filière viticole propose des limitations et un délai

Pierre-Étienne Bisch a rencontré
les responsables de la filière viticole sur le terrain à Ladaux.

Pierre-Étienne Bisch, préfet honoraire, et coordinateur interministériel du plan de réduction des produits phytosanitaires et du plan de sortie du glyphosate a rencontré les professionnels de l’agriculture et notamment les représentants de la filière viticole à Ladaux le 11 octobre. Si l’ensemble s’accorde sur une réduction drastique des herbicides, une interdiction pure et simple est considérée « comme insurmontable » à l’horizon 2022.

Vendredi 11 octobre, à Ladaux, en Entre-Deux-Mers, Pierre-Étienne Bisch, coordinateur interministériel du plan de réduction des produits phytosanitaires et du plan de sortie du glyphosate faisait une halte en Gironde. La veille au soir, il avait dîné avec Alain Rousset et la préfète Fabienne Bucco.

Pierre-Étienne Bisch intervient pour quatre ministères : de la Transition écologique, des Solidarités et de la Santé, de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, de l’Alimentation et de l’Agriculture, ainsi que les secrétaires d’État à la Transition écologique. (À noter qu’une semaine plus tard, la secrétaire d’État à la Transition écologique, Emmanuelle Wargon, était également en déplacement à Saint-Avit-Saint-Nazaire, près de Sainte-Foy-la-Grande).

Nommé le 1er décembre 2018, il a pris son bâton de pèlerin pour sillonner la France avec deux collaborateurs, l’un issu du ministère de l’Agriculture, le second du ministère de l’Environnement (Transition écologique). En préambule, à un aréopage de journalistes, Pierre-Étienne Bisch clarifiait sa fonction : « J’ai une mission d’accompagnement du plan Écophyto, à savoir une réduction des pesticides de 50 % d’ici à 2025, et une sortie du glyphosate à l’échelle de 2022, sachant que le produit a été réautorisé pour 5 ans en 2017. »

Avec sur ce dernier point, une réalité : la France seule ne décidera pas de la sortie du glyphosate : « L’interdiction d’une molécule n’est pas du ressort d’un seul pays, cette compétence a été transférée à l’Europe. L’Europe devra donc prendre une décision sur l’utilisation de ce produit. » Mais la France a été mandatée pour mener l’étude, puisque c’est « l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) qui sera chargée de faire le point sur ce dossier avec un groupe d’autres pays. » Les trois plus gros consommateurs de produits phytosanitaires en Europe sont l’Espagne, (69 587 tonnes), la France (66 659 tonnes) et l’Italie (49 011 tonnes). À noter qu’en l’espace de quelques années, les tonnages ont baissé de 30 %. Rapporté à l’hectare de Surface agricole utile (SAU), le podium est différent : Malte, Pays-Bas puis Belgique arrivent en tête. La France est à la 9e place.

Une décision prise

par l’Europe en 2022

Sur le glyphosate, Pierre-Étienne Bisch l’assure : « Rien n’est tranché, il y a encore des études complémentaires », qui devraient arriver dans les semaines à venir. Car c’est à partir de début novembre qu’il rédigera sa copie avec un ensemble de préconisations. « Je remonte au gouvernement ce que l’on a observé de plus intéressant sur le terrain. Et en tant qu’ancien préfet, je dis les choses avec droiture. »

Son premier constat est limpide : « De 2008 à 2017, les ventes de glyphosate ont progressé de 19 % alors que l’on s’était entendu pour une baisse de 50 %. L’évolution est donc plus lente qu’on ne l’imaginait. » Il n’incrimine pas le monde agricole en particulier, et a aussi dans le viseur d’autres secteurs, comme les sociétés autoroutières ou la SNCF : « Laquelle travaille sur des solutions nouvelles pour le désherbage de ses voies. »

Mais dans le dossier de presse fourni (qui reprend plusieurs éléments de différents ministères), les graphiques et autres indications relatives à l’achat de glyphosate sont nombreux. Le ministère de la Transition écologique constate que le département qui achète le plus de glyphosate est la Charente-Maritime (276 tonnes, 0,64 kg à l’hectare de SAU). Suivi de la Gironde (262 tonnes, 1,08 kg à l’hectare de SAU). La moyenne nationale est de 0,30 kg à l’hectare de SAU.

Si l’on s’attarde à la consommation d’herbicides en général, les régions les plus consommatrices sont : Champagne-Ardenne (3 250 tonnes en 2017 ; Picardie et région Centre (2 800 tonnes chacune). L’Aquitaine pointe à la 8e place (1 650 tonnes), la Bourgogne en 13e position (1 250 tonnes). Ce sont les départements tournés vers l’élevage qui sont les moins consommateurs d’herbicides.

Le ministère de l’Agriculture apporte des nuances d’interprétation dans ses documents. Observe l’ouest du pays sous influence océanique, avec pour effet : « une pluviométrie assez importante, et assez peu de jours de gel. Ce climat peut faciliter le développement des ravageurs, des adventices ou des maladies fongiques. » C’est aussi une raison majeure d’une moindre conversion en bio sur la partie ouest de la France ; au contraire des régions à l’est, bénéficiant d’un climat semi-continental et d’une pluviométrie bien moindre.

Pierre-Étienne Bisch était diplomate et pragmatique sur les efforts engagés sur le terrain : « On constate dans le vignoble bordelais une utilisation beaucoup moins importante de CMR. Et davantage de produits de biocontrôle ou de produits compatibles avec l’agriculture biologique. On a donc davantage de pulvérisations, mais moins nocives. » Il signale regarder avec intérêt les initiatives des fermes Dephy. Et retient que sur ce programme, la Nouvelle-Aquitaine est la région la plus engagée. Et d’ajouter : « Je comprends les contraintes du viticulteur qui est également chef d’entreprise. Le glyphosate est un outil peu cher. »

Sur les relations de voisinage et les contraintes ZNT, l’ancien préfet est dans la retenue : « Je n’ai pas légitimité à intervenir. Mais il faut rester dans une logique de mesure et de confiance entre le périurbain et les agriculteurs. Il faut que cela joue dans les deux sens, et que les habitants puissent bénéficier d’une information compréhensible. Souvent, l’agriculteur va utiliser des produits non-toxiques, et le voisin ne le sait pas. »

Sur le terrain, Pierre-Etienne Bisch a écouté les interventions des professionnels. « Nous travaillons 25 hectares sans glyphosate depuis cinq ans, explique Philippe Ducourt (Vignobles Ducourt, 450 hectares). Quant au reste, nous ne désherbons que sous le rang. Si nous devons tout faire sans glyphosate, ce sera un très gros problème. » Son fils Jérémy, œnologue et membre du réseau fermes Déphy sort alors un tableau statistique : « Avec le glyphosate sous le rang, nous avons un à deux passages par an. En méthode de travail au sol, nous avons un minimum de six passages par an, un tassement du sol accentué, un dérangement de la biodiversité. » Autre réalité, « utiliser un produit chimique nous permet de traiter 150 hectares avec un tracteur. Avec un travail du sol, cela signifie un chauffeur pour 20 à 25 hectares. Soit pour la Gironde, 5 000 tractoristes à recruter et à former. » Autre incidence, la hausse de carburant: avec un appui chimique, il est utilisé 6 litres de gasoil par hectare et par an ; sans, cela « on monte à 50 litres par hectare et par an, soit 5,6 millions de litres de gasoil, contre 672 000 litres aujourd’hui. »

Jean-Pierre Combert, viticulteur à Ruch est lui à la tête de 35 hectares. « J’ai un rang enherbé, et l’autre non. Une suppression totale va nous créer des difficultés. Moi par exemple, cela veut dire un tracteur de plus, et un tractoriste à recruter. C’est donc un investissement lourd. Est-ce que la valorisation de notre produit va aussi nous permettre de vivre ? Moi, je suis presque à la retraite… »

« Il faudrait 5 000 tracteurs

et 5 000 tractoristes... »

Philippe Gonfrier, viticulteur à Lestiac-sur-Garonne, est à la tête d’un vignoble (de 600 hectares) en partie en agriculture biologique, avec une certification HVE3 et un label Terra Vitis. « Les cépages résistants sont une réponse. Nous vinifions depuis 2016. Et sur les blancs (en sauvignac Kal 604), nous avons de très bons résultats organoleptiques. Nous sommes contents de l’équilibre entre sucre et acidité. Et sur 2018 par exemple, nous avons réalisé deux traitements en cuivre et soufre. Et un seul en 2019. La particularité de la viticulture est que le gros de l’activité à la vigne se situe en mai et juin. Chez moi, il faudrait 20 tracteurs et 20 chauffeurs sur cette période. Autre réalité, les constructeurs de matériel pour le travail au sol ne suivent pas, il faut un an avant d’avoir les outils spécifiques. »

Un responsable de la Chambre d’agriculture observe aussi d’un point de ve économique : « La différence entre l’usage du glyphosate ou le travail sous le rang est environ de 500 € à l’hectare. C’est-à-dire sur Bordeaux, 17 % de coût de production. »

Stéphane Héraud, président de Tutiac et président des Vignerons coopérateurs de France, met en garde contre une décision trop hâtive : « On ne pourra convertir l’ensemble du vignoble bordelais en bio. Sur Tutiac, nous sommes à 15 %. Sortir du glyphosate est un vrai sujet que nous devons travailler ensemble. Le sujet environnemental est devenu la préoccupation numéro une des viticulteurs. Mais les adaptations doivent se faire dans des délais tenables, et deux ans, cela ne l’est pas. »

Bernard Farges, président du CIVB et de la CNAOC a tenu à souligner le travail déjà engagé « qui est considérable. Et nous ne sommes pas passés par l’obligation. Résultat, nous sommes déjà à -30 % de CMR, un effondrement que nous avons incité. Beaucoup de propriétés sont prêtes à passer en bio. Certains même scindent leurs domaines en deux ; un bio, l’autre conventionnel, tout cela pour contourner la réglementation. Les grands gagnants sont donc les experts-comptables et les notaires. Mais sur le glyphosate, le délai de 2022 est intenable. Ce mur devant nous, en termes d’emploi, est insurmontable aujourd’hui. Car la masse du travail occupe les tractoristes trois à quatre mois par an. Comment les employer le reste du temps à des rémunérations moindres ? » Et Bernard Farges de demander « un délai raisonnable ».

Le rapport de Pierre-Étienne Bisch devrait être sur le bureau du Premier Ministre avant la fin de l’année.

Emmanuel Danielou