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Article du magazine numéro #1171 - Décembre 2019

Pau Roca (OIV) « Le secteur vitivinicole est en mesure de s’adapter au changement climatique »

Pau Roca (OIV) « Le secteur vitivinicole est en mesure de s’adapter au changement climatique »

Pau Roca (OIV) « Le secteur vitivinicole est en mesure de s’adapter au changement climatique »
Entré en fonction au 1e janvier 2019, pour 5 ans, l’Espagnol et francophile Pau Roca est le directeur général de l’Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV), organisme intergouvernemental à caractère scientifique et technique qui oeuvre à améliorer les conditions d’élaboration et de commercialisation des produits vitivinicoles. Expert du secteur vitivinicole mondial, il a ouvert la conférence « Vin, environnement et société » lors de la convention exceptionnelle du réseau des Capitales de grands vignobles à Bordeaux (voir pages 18-19) et nous livre sa vision de la filière pour les prochaines années. Union girondine : Le 31 octobre, vous avez présenté les premières estimations de l’OIV pour la production mondiale de vin 2019* : elle est en baisse significative après la production record de 2018. Pau Roca : En effet, nous avons estimé la production mondiale 2019 à 263 millions d’hectolitres. Cela représente un écart de 30 millions, assez significatif, par rapport à la production 2018 exceptionnellement élevée de 292 millions d’hectolitres, mais on revient en fait a un niveau de production ≪ normal ≫. Les deux années précédentes ont connu des volumes en dents de scie, avec une production historiquement faible en 2017. C’est au sein de l’Union européenne que nous observons les baisses les plus significatives cette année, de 24 % en Espagne et de 15 % en France et en Italie, qui sont les trois leaders de la production, avec des volumes également en baisse par rapport à leur moyenne quinquennale. Le Portugal est le seul pays de l’UE à bénéficier d’une production supérieure à 2018. Dans l’hémisphère sud, la production est généralement inférieure à 2018, notamment en Argentine et au Chili, mais dans la moyenne quinquennale. L’Afrique du Sud, touchée par la sécheresse, enregistre une baisse significative par rapport à la moyenne quinquennale. U.G. : Vous avez expliqué que les résultats de l’Union européenne ont été impactés par des conditions météorologiques défavorables. Est-ce le reflet du changement climatique ? P. R. : Les volumes de production dans l’UE sont la conséquence d’un printemps froid et humide et d’un été de sécheresse, très chaud et sec. On ne peut cependant pas dire que les résultats sont dus au changement climatique. Le changement climatique existe mais ses effets doivent être appréhendés sur une plus longue durée. U.G. : Quelles peuvent être les conséquences économiques de ces résultats ? P. R. : Je ne crois pas que les résultats de la récolte auront un impact prépondérant sur le marché mondial du vin. On revient à des niveaux moyens de production. Le marché est bien plus affecté par les tensions politiques et commerciales. U.G. : Quelles sont les perspectives sur le marché mondial du vin ? P. R. : Le secteur vitivinicole a une forte vocation internationale et le développement du marché international du vin se poursuit. Si on analyse cette évolution sur une longue période, on constate que d’années en années, la proportion du nombre de bouteilles qui traversent une frontière s’accroît. Le plus important devient donc de s’assurer qu’il n’y ait pas d’entraves réglementaires à ces échanges. L’OIV peut y contribuer sur le plan technique par l’harmonisation internationale des normes et des pratiques. Nous devons nous y efforcer pour que les marchés internationaux se développent. U.G. : Quels sont les grands défis qui attendent la filière vitivinicole ? P. R. : L’enjeu majeur est de s’adapter au changement climatique et a ses conséquences environnementales, économiques et sociales. Cela peut être une opportunité : le secteur vitivinicole est en mesure d’y répondre avec la notion de développement durable. La durabilité devient la nouvelle valeur de l’économie mondiale et il faut déployer un nouveau modèle économique. Le monde vitivinicole peut s’adapter peut-être mieux que d’autres secteurs économiques : il est innovant de nature, il est très fragmenté, ce qui lui donne une grande variabilité et une grande capacité de résilience. Nous deviendrons peut-être même un exemple si nous sommes capables de mettre en œuvre des axes de développement durable dans toutes ses dimensions, sociales, économiques et environnementales. J’y crois vraiment. Un autre défi majeur doit être pris en compte : c’est la transformation numérique du secteur. Elle peut être catalyseur et facteur d’accélération du développement. Il faut accompagner la digitalisation. Si le secteur vitivinicole s’oriente vers le développement durable et utilise le plus possible les outils numériques, il peut devenir un paradigme, un modèle d’adaptation face au changement climatique. U.G. : Les attentes sociétales et des consommateurs évoluent elles aussi en faveur d’une viticulture et de vins respectueux de l’environnement. P. R. : Les producteurs sont tout à fait conscients qu’il faut répondre à la demande des consommateurs et leur attitude à cet égard est très positive. Parfois, nous n’avons pas encore les solutions ou les produits de substitution, mais je pense que la plupart seront en mesure de répondre à ces préoccupations dès que les outils sont accessibles. Le secteur vitivinicole est par nature très innovant. Une chose importante cependant : le consommateur attend des réponses simples. Et parfois, les choses ne le sont pas. Le consommateur demande des vins « naturels » mais il s’agit d’une notion complexe. Un vin « naturel » serait celui qui a été le moins « corrigé », qui a subi le moins d’interventions entre la vigne et la bouteille. Pour la viticulture, c’est plus simple, il s’agit de réduire les intrants. Il faut donc œuvrer à proposer des réponses lisibles. Si nous travaillons aussi sur ce sujet, nous pourrons répondre aux attentes des consommateurs. U.G. : Il est donc nécessaire de bien communiquer avec les consommateurs ? P. R. : Exactement. Mais le consommateur doit aussi faire un effort de compréhension et de recherche d’informations. C’est d’ailleurs ce qui différencie un consommateur de vin d’un consommateur d’autres produits, qui ne s’interroge pas sur ce qu’ils contiennent. Et c’est aussi ce qui fait l’intérêt du vin et le différencie d’autres boissons alcoolisées : il se consomme avec intelligence et comporte une forte dimension culturelle et patrimoniale. Nous devons être capables de transmettre la culture et la connaissance qu’attend le consommateur. Par ailleurs, concernant la consommation, je crois que le centenaire de la prohibition aux États-Unis devrait être l’occasion d’une réflexion sur les politiques l’interdiction des boissons alcoolisées. Cette période de l’histoire des États-Unis, de 1919 à 1933, a eu des conséquences désastreuses : la mise en place d’un système criminel, la corruption… et le fléau de l’alcoolisme n’a pas été résolu mais amplifié. U.G. : Lors de votre intervention à Bordeaux, vous avez évoqué le lien entre les vignobles et leur capitale. P. R. : Les villes jouent un rôle de plus en plus important dans l’économie mondiale, dans les connexions internationales, en tant que pôle d’attractivité… Nous engageons les villes aussi bien que les nations à assumer leur responsabilité vis-à-vis de leur « arrière-pays ». Il existe une symbiose entre l’urbain et le rural, la ville et son vignoble, qui contribue à leur notoriété et marque communes. U.G. : Pour conclure, quelles sont les grandes orientations du nouveau plan stratégique que l’OIV va mettre en œuvre sous votre présidence pour la période 2020-2024 ? P. R. : Comme je l’ai souligné, trois grands axes concernent le développement durable, sous ses trois aspects : environnemental, économique et sociétal. Il s’agit ainsi de : promouvoir une vitiviniculture respectueuse de l’environnement ; promouvoir l’activité économique selon les principes de développement durable et de croissance et mondialisation des marchés ; de contribuer au développement social par la vitiviniculture. Trois autres axes stratégiques ont été définis : poursuivre la mise en place d’un cadre réglementaire harmonisé pour améliorer les conditions des marchés internationaux ; faciliter la transition numérique du secteur ; et enfin consolider le rôle de l’OIV en tant qu’organisme scientifique, technique et culturel de référence et représenter le secteur vitivinicole auprès de toutes les instances internationales ou intergouvernementales. ■ Propos recueillis par Cécile Poursac La situation viticole mondiale L’OIV a publié son bilan de la situation vitivinicole mondiale en 2018 à l’occasion du 42e Congrès mondial de la Vigne et du Vin, cet été à Genève, dont les débats, autour du thème central des attentes environnementales, ont porté notamment sur le changement climatique, la mise en valeur des produits (terroirs, origine, qualité sanitaire des produits de la vigne, teneur en sucres…) ou encore la protection de la vigne avec la question de la gestion des intrants. • La superficie viticole mondiale, en légère augmentation, s’élève à 7,4 millions d’hectares. L’Espagne est en tête des surfaces cultivées (969 000 ha), devant la Chine (875 000 ha) et la France (793 000 ha). • La production mondiale de raisins frais (tout type d’utilisation) atteint 78 millions de tonnes. • La production mondiale de raisin de table est de 27,3 tonnes. • La production mondiale de vin (hors jus et moûts) est évaluée à 292 millions d’hectolitres. • La consommation mondiale de vin est estimée à 264 millions d’hectolitres. • Les échanges mondiaux de vin atteignent 108 millions d’hectolitres en volume et 31 milliards d’euros en valeur. Le 43e Congrès de l’OIV se tiendra du 23 au 27 novembre 2020 à Santiago du Chili.