Je m'abonne au magazine de l'Union Girondine S'abonner

Article du magazine numéro #1172 - Janvier 2020

Marc Médeville : « On ne peut gérer l’AOC Bordeaux en volume si on fait abstraction de la valeur ! »

Marc Médeville : « On ne peut gérer l’AOC Bordeaux en volume si on fait abstraction de la valeur ! »

Marc Médeville : « On ne peut gérer l’AOC Bordeaux en volume si on fait abstraction de la valeur ! »

Marc Médeville, président des Bordeaux
et Bordeaux supérieur se livre avec une robustesse assumée.

Voici quelques mois, Marc Médeville a été élu président du syndicat Bordeaux et Bordeaux supérieur. La langue de bois, l’ancien rugbyman ne connaît pas, et sur ce point, pas de concession : « Nous sommes dans une crise. Nous avions besoin d’axes de travail, nous les avons créés, et nous en discutons avant de prendre des décisions. Mais nous ne pouvons continuer à produire 54 hectolitres de l’hectare quand on en vend 37. C’est une réalité, il est de notre devoir de réfléchir à des mesures collectives ! »

Fin décembre, le temps est gris sur les hauteurs de Cadillac. Marc Médeville descend de sa voiture au pas de course. L’homme a le téléphone vissé à l’oreille. Sa fonction de président des vins de Bordeaux a modifié son rythme de vie. Mais en préambule, il salue son frère Jean : « Sans son accord, je nel’aurais pas fait. Et donc je l’en remercie. »

Union Girondine : Marc Médeville, vous avez été élu président du syndicat des vins de Bordeaux et Bordeaux supérieur à une période critique…
Marc Médeville : Oui, la période est difficile, nous avons du travail. Mais quand on s’investit pour les autres, on n’est pas là à se plaindre. Quant à la gestion des coups durs ou des situations de crise, avec 4 enfants à la
maison, on maîtrise.

U. G : Vous parlez de crise, des réunions cantonales se déroulent en ce moment sur Bordeaux. Qu’est-ce qu’il en ressort ?
M. M. : Nous avons eu plusieurs réunions de bureau en novembre. Desquelles sont sorties quatre propositions que nous avons fait remonter au conseil d’administration. J’insiste sur ce fait, et je tiens à souligner qu’aucune des mesures présentées en assemblée générale n’avait été validée avant et nous y tenions ! Donc, nous les avons présentés aux 200 délégués cantonaux en assemblée générale. A savoir :
1- Déclasser des vins d’AOC en VSIG, avec un accompagnement sur 3 ans.
2 - Réfléchir à un plan d’arrachage, car la question avait été abordée en conseil d’administration.
3 - Valider un fonds de soutien à la commercialisation.
4 - Se questionner sur notre capacité à réguler le marché avec une réserve interprofessionnelle.
Nous avons présenté ces mesures, à titre informatif, à l’Union des maisons de négoce.

U. G : Il s’agissait donc de quatre propositions. Où en est aujourd’hui le processus de consultation ?
M.M. :
Nous avons eu trois réunions cantonales en décembre, et nous en avons sept en janvier. C’est un marathon démocratique. Ce n’est pas lié à ma personne, mais au fonctionnement de notre appellation régionale.
Nos institutions sont claires, nous avons 5 000 vignerons que nous pouvons ainsi rencontrer lors de ces réunions cantonales. Lesquels éclairent les 200 délégués cantonaux qui prendront des positions lors de l’assemblée générale du 21 février, en fonction des recommandations de leurs vignerons.

U. G : Quels sont vos premiers constats au regard des premières réunions ?
M. M. :
On présente la situation économique et les mesures proposées. La première observation, c’est que nous avions proposé lors de notre assemblée générale de ne rien faire, de laisser le marché nous guider… Une
large majorité a refusé cette option et décidé qu’il fallait prendre des mesures collectives.
Nous avions besoin d’un cadre de travail pour avancer, aujourd’hui, on l’a ! Les vignerons sont en attente de propositions et de solutions. Nous sommes dans l’échange et le partage, et je constate que cela se fait dans le respect des points de vue et des personnes.
Les deux dernières propositions ont été retenues en assemblée générale (du 6 décembre 2019). Sur l’arrachage par exemple, il en ressort que si on brise l’outil, on ne pourra pas le recréer ! Quant à transférer du vin d’AOC en vins sans IG, on sent une opposition. Sauf qu’on fait le constat que le négoce s’achalande en vins sans IG et en IGP dans d’autres régions viticoles. Alors pourquoi ne pas co-construire entre les vignerons et le négoce une IGP départementale qui soit un dérivé de l’IGP Atlantique existante ? Le négoce est-il prêt à le faire ? Il doit s’engager !

U. G : Vous semblez remonté et impatient de remettre Bordeaux sur de bons rails ?
M. M. :
On parle de la situation économique  de Bordeaux. D’autres AOC girondines ne vont pas forcément mieux. Nous, à Bordeaux, nous avons fait des propositions à nos vignerons pour avancer. Nous serons
ravis de voir d’autres AOC en faire autant. Mais nous n’attendrons pas les autres pour avancer ! On a une crise conjoncturelle, et il faut réagir vite pour relancer la machine ! Nos vignerons sont dans l’attente.

U. G : Vous parlez d’une crise conjoncturelle, mais une partie de vos détracteurs trouvent que vous ne répondez pas à l’attente sociétale ?
M. M. :
Oh, mais on ne les oublie pas ! Les attentes sociétales nous obligent à réagir, et nous observons qu’elles sont multiples. Nous avons donc besoin collectivement d’expliquer nos métiers. Nous n’en sommes pas moins vignerons que dans d’autres régions françaises. Si la notion de château nous a éloigné du consommateur. La notion devigneron doit nous rapprocher d’eux.
Nous devons réfléchir à une segmentation de l’offre. Soit en nous inspirant du modèle de la Rioja. Ou en nous appuyant sur le modèle de la vallée du Rhône, sur ce plan, nous avons une carte à jouer avec nos spécificités
de terroirs. Et nous nous sommes dotés d’une cartographie précise qui permettra de justifier cette démarche. Nous devons aller au devant des consommateurs pour leur faire redécouvrir nos histoires, nos terroirs et nos
Bordeaux.

U. G : En fait, vous plaidez pour une régularisation de l’offre pour limiter des effets yo-yo préjudiciables à la viticulture ?
M. M. :
On doit sortir d’une stricte vision de producteur pour aussi avoir une vision de commercialisateur. On ne peut gérer l’AOC par le volume si on fait abstraction de la valeur. Quand le consommateur achète du bordeaux à 1,40 € la bouteille, où est la valorisation ? Ni pour le vigneron, ni pour le négociant ! En 25 ans, le prix du tonneau n’a pas bougé ! A cette époque, on produisait plus et au même prix. On achetait la baguette de pain 1 Franc, on la paye aujourd’hui 1 € ! Nos coûts de production ont doublé sur cette période. Mais pour valoriser nos vins, nous devons nous appuyer sur nos leaders et sur nos pépites et construire avec eux l’avenir des appellations. On ne peut pas être dans un mode restrictif, il nous faut des solutions.

U. G : Produire de la valeur, cela pose aussi la question des replis.
M. M. :
Les replis avaient été autorisés à la base pour faciliter le négoce dans sa commercialisation. Sauf que l’outil a été galvaudé. On ne peut d’un côté prendre des mesures collectives demandent de la solidarité, et
dans le même temps, voir des volumes apparaître par effet d’aubaine ou d’opportunisme.

U. G : Vous allez vous attirer les foudres du négoce ?
M. M. :
Absolument pas. Aujourd’hui, 60 % du bordeaux se vendent en vrac grâce au négoce. Nous avons la chance à Bordeaux d’avoir ce négoce. Nous devons piloter la filière ensemble. Il est impératif d’avoir une
plus grande lisibilité des volumes commercialisés par le négoce et de leurs stocks.
Nous avons des vins d’un excellent rapport qualité-prix. Nous avons des pépites et des vins remarquables, tant en AOC, q’en dehors de l’AOC, mais le tout produit à Bordeaux.

U. G : Il faut donc oser des productions qui sortent des sentiers battus ?
M. M. :
Oui. Ceux qui tirent leur épingle du jeu le font déjà ! Soyons honnêtes un instant. La hiérarchie des appellations ne correspond plus à la qualité des produits. Nous devons segmenter notre offre, si vous avez un vin à vendre, c’est pile ou face, on vous l’achèteou pas. Si vous en avezdeux, le plus cher rassure le client. Et cela offre deux histoires à raconter, qui valorise notre métier d’artisan.
Cette diversification peut passer par une cuvée spéciale, un assemblage atypique (dans l’AOC ou hors de l’AOC) produit à Bordeaux, mais qui montre que vous poursuivez votre démarche de vigneron. Bordeaux
a besoin de se retrouver par la diversité de ses vignerons et de leurs signatures.

U. G : Vous nous dites que chacun doit réfléchir à une diversification de l’offre, mais qu’en même temps il faut la jouer collectif…
M. M. :
Notre différence est notre force ! Ce n’est pas un sujet de clivage ! A nous de les mettre collectivement en lumière. A Bordeaux, il se passe en ce moment une révolution verte et vertueuse. Notre région est en avance, il faut qu’on se donne les moyens de le dire. Qu’est-ce que nous avons à mettre en avant ? Notre fierté d’être vigneron ! Notre force, c’est notre histoire, nos histoires. Nous ne sommes pas des capitaines d’industrie, mais nous sommes les gueules de Bordeaux, des artisans (cf. : le livre de Xavier Sota et Guillaume Bonnaud). Certains pensent s’en sortir individuellement, sauf que nous portons tous le nom de Bordeaux. Donc nous avons une responsabilité collective, et à ce titre, nous devons tous nous mobiliser !

                                                                                                                                                                                                                                                                                      ■ Propos recueillis par Emmanuel Danielou