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Article du magazine numéro #1164 - Avril 2019

Juliana Camus "Un métier fait de rencontres"

Juliana Camus "Un métier fait de rencontres"

Juliana Camus

Juliana Camus dirige l’Union Girondine depuis 1992. Après 26 ans à la tête du mensuel viticole, elle fait valoir ses droits à la retraite. Timide, réservée, elle sourit gênée quand on parle de fierté devant l’évolution du titre. Il n’empêche, le bulletin d’informations qu’elle a repris en 1992 est devenu une revue connue et reconnue dans le monde viticole en Gironde et au-delà.

Union Girondine : Juliana Camus, vous êtes rédactrice en chef de l’Union Girondine depuis de nombreuses années. Comment avez-vous abordé vos fonctions ?

Juliana Camus : J’avais travaillé dans le tourisme, puis dans les spiritueux. J’ai aussi pris du temps pour élever mes deux enfants. En août 1982, j’ai été contactée pour un entretien de la Fédération des grands Vins de Bordeaux (FGVB) avec Michel Dando, directeur, et Hubert Bouteiller, président. Et j’y ai débuté en octobre 1982 comme assistante de direction. Il faut se remettre dans l’époque, la Fédération, c’était trois personnes (contre 11 aujourd’hui). L’Union Girondine était entrée dans le giron de la FGVB en 1976, grâce à la volonté du directeur, Michel Dando (jusqu’alors, l’Union Girondine était publiée par le syndicat agricole de Cadillac, présidé par Pierre Dejean). Il avait la volonté de doter les viticulteurs d’un véritable support d’informations en direction des viticulteurs de la Gironde.

U.G. : Qu’est-ce qui a fait que vous ayez pris la tête du magazine ?

J.-C. : Entre 1982 et 1992, l’Union Girondine était un bulletin d’information de 8 à 16 pages. La revue était confiée à des personnes à temps partiel. Il n’y avait pas de stratégie de développement du journal. Et à un moment, il y a eu une volonté d’aller de l’avant. Je me suis permis de postuler, je souhaitais quitter des fonctions trop administratives. Après réflexion, le directeur et le président Jean-Louis Trocard ont accepté que j’en sois rédactrice en chef. Mais cela n’a pas été simple. Être une femme dans un journal viticole en 1992 a été une bataille sur tous les fronts pour avancer. Les premières années, j’ai développé l’Union Girondine avec le soutien d’une secrétaire, Maryse Legrip (remplacée fin 2014 par Sylvie Boscher). En 1997, je suis passée à plein temps. Tout était à construire, pendant de longues années, j’ai été toute seule à conduire le journal avec l’aide ponctuelle d’un journaliste pigiste. Depuis 2001, Cécile Borderie est venue me rejoindre, avec une fonction de secrétaire de rédaction.

« J’ai rencontré des gens marquants, attachants et investis »

U.G. : Comment s’est développée l’information technique dans l’Union Girondine ? Une information prisée par le monde viticole.

J.-C. : A cette époque, on collaborait un peu avec les chercheurs et les universitaires. Il nous a fallu créer un réseau de rédacteurs scientifiques pour apporter du contenu au journal. C’est ainsi que les chercheurs, ingénieurs, techniciens de la chambre d’Agriculture, de l’INRA, de l’IFV ou de la fac d’oenologie devenue l’ISVV se sont investis. L’IFV par exemple a souhaité publier des fiches de vulgarisation dans le journal. En 1996, nous avons entamé une étroite collaboration avec des journaux viticoles d’autres régions (Alsace, Côtes du Rhône, Champagne, Cognac) en lien avec la Cnaoc, pour informer nos abonnés sur les actions menées par la filière au niveau national. Puis quelques années plus tard, les services du CIVB sont venus enrichir le contenu du journal. Et c’est vrai que toute cette mobilisation, a permis d’assoir la revue. Michel Dando s’est beaucoup impliqué, car c’était un peu son bébé. Et quand Yann le Goaster est arrivé à la direction de la Fédération des grands vins de Bordeaux, il en a fait de même, impulsant une nouvelle dynamique au journal. Mais pour développer une notoriété, être reconnu, cela demande du temps. Par exemple, il y a 25 ans, le département ou la mairie de Bordeaux connaissaient pas ou peu l’Union Girondine.

U.G. : Les différentes AOC de Gironde se sont aussi mobilisées spontanément pour diffuser les informations dans l’Union Girondine ?

J.-C. : Les syndicats viticoles à l’époque n’étaient pas aussi engagés dans la vulgarisation  de leurs actions. Chaque appellation travaillait dans son pré-carré et communiquait peu avec les autres syndicats. Au fil des années, les colonnes du journal se sont étoffées, intégrant les comptes-rendus des assemblées, les actions menées par les syndicats viticoles, créant ainsi une véritable émulation entre eux. Car notre discours a toujours été pour les syndicats, puis les ODG : « On est ouvert à toutes les appellations de Gironde pour communiquer ».

U.G. : Cette notoriété qui allait crescendo a dû intéresser les annonceurs ?

J.-C. : C’est un peu le défi qui m’avait été demandé de relever. Parvenir à faire un journal qui s’autofinance. C’est-à-dire que les abonnements et la publicité couvrent les frais, sans aide de la FGVB. Avec un contenu diversifié, les annonceurs sont venus vers l’Union Girondine et nombre d’entre eux lui sont fidèles et je tiens à les rermercier. Mais ce fut un travail de longue haleine, çela ne s’est pas fait tout seul. Rédactrice en chef, mère de deux enfants, c'était parfois compliqué…

U.G. : Vous deviez avoir une grande appétence, une grande curiosité pour la vigne et le vin pour accepter cette mission et la mener à bien ?

J.-C. : (Elle rit) Je suis arrivée d’Italie en France avec mes parents à l’âge de sept ans. C’était au moment des vendanges dans l’Entredeux- Mers. Mon oncle qui était viticulteur nous avait accueillis. J’observais avec mes yeux d’enfant le travail du sol, le sulfatage de la vigne. À cette époque, c’était souvent le cheval qui était utilisé. Je ne connaissais rien au vin. Plus tard, mon mari, qui avait été lui-même initié par son père, m’a transmis cette passion. Mais depuis, j’ai suivi des formations en dégustation et je participe à plusieurs concours. Et le monde est petit, parmi les vins qui avaient retenu l’attention de mon palais, il y avait le clos René à Pomerol, dirigé à l’époque par un viticulteur passionné, Pierre Lasserre dont le petit-fils Jean-Marie Garde est devenu président de l’appellation et administrateur de la fédération. Ce qui m’a marqué, ce sont ces rencontres avec des gens visionnaires et investis qui composent le monde du vin. J’ai en mémoire les analyses de Jean-Eugène Borie (châteaux Ducru-Beaucaillou et Grand Puy Lacoste). C’était un homme qui parlait peu. Mais quand il s’exprimait, il avait une vision juste de la viticulture de son temps. J’étais impressionnée aussi par André Lurton, il s’était battu pour la sanctuarisation des terroirs viticoles. Il a aussi créé l’appellation Pessac- Léognan… sans oublier des chercheurs qui sont devenus des amis et bien sûr tous les présidents de la FGVB (1) qui se sont succédé au cours de ma carrière, des hommes fortement investis dans leur mission de défense de la viticulture girondine.

« Côtoyer le petit viticulteur ou les grands crus est passionnant »

U.G. : En 26 ans, vous avez vu une véritable mutation se faire dans les vignes et les chais de Gironde.

J.-C. : Les vins de Bordeaux ont toujours connu des périodes fastes mais aussi des crises profondes. Pendant un temps on plantait à tout va. Quelques années après, il a fallu arracher pour surmonter la crise viticole en diminuant les stocks de vins. Puis, il y a eu le grand chantier de la réforme des AOC. Ces dernières années, on a vu la réalisation de grands chais, toutes ces cathédrales ont été révolutionnaires, car elles y faisaient rentrer les nouvelles technologies. En 26 ans, j’ai vu les évolutions incroyables de Vinitech ou de Vinexpo. J’ai vécu la montée en puissance des fêtes du vin à Bordeaux, le développement exponentiel de l’oenotourisme et puis l’ouverture de La Cité du Vin, sans oublier la ville de Bordeaux, devenue belle et attractive, en lien étroit avec son vignoble. Et je découvre depuis quelques années une pression sociétale et environnementale inédite, virulente. Des néoruraux pas toujours tolérants avec les us et coutumes de la campagne alors que notre filière ne cesse d’évoluer et s’inscrit dans une démarche de développement durable que nul ne peut contester. Je salue aussi la rude bataille menée par nos élus pour défendre la place du vin dans la société.

UG : Vous avez été la témoin privilégiée d’une révolution des pratiques…

J.-C. : La presse aussi a connu sa révolution, il faut le réaliser. Il y a 26 ans, on recevait les communiqués par courrier, on donnait nos numéros de fax. J’ai débuté avec une machine à écrire. Quand les ordinateurs à traitement de texte sont arrivés, on s’émerveillait de pouvoir revenir en arrière pour corriger un caractère ou une phrase. Sans oublier la révolution d’internet et des messageries électroniques. Quand on y pense… Vous me demandiez si je suis fière de l’Union Girondine d’aujourd’hui ? Je suis fière oui et non. Il y a tant de choses que j’aurais voulu faire évoluer… J’ai vécu des moments formidables, mais aussi de nombreux moments de doute, de stress au moment du bouclage. La petite équipe que nous formions avec Cécile Borderie et Sylvie Boscher n’avait pas le temps de chômer… Rédactrice en chef pour un magazine viticole est un métier trépidant. Mais tous les jours j’ai vraiment eu plaisir à me lever pour aller travailler car chaque numéro du journal était différent, une nouvelle aventure en sorte, vécue sans aucune routine. Et puis, ce qui est formidable aussi, ce sont tous ces hommes et femmes que j’ai côtoyés, des gens passionnants et passionnés, qu’ils soient viticulteurs en Entre-deux-Mers ou propriétaires de grands crus… car n’oublions pas que l’Union Girondine est l’organe officiel de toute la viticulture girondine sans distinction et qu’elle fêtera ses 100 ans en 2022.

Propos recueillis par E. Danielou

(1) Hubert Bouteiller, Pierre Medeville, Jean-Louis Trocard, Xavier Carreau, Jacques Bertrand, Laurent Gapenne et Hervé Grandeau.