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Extrait d'un article du magazine numéro #1168 - Août 2019

Jean-Louis Dubourg, président de la Chambre d’Agriculture « On s’engage vers l’environnemental, et on nous rabote nos budgets… »

Jean-Louis Dubourg, président de la Chambre d’Agriculture « On s’engage vers l’environnemental, et on nous rabote nos budgets… »

Jean-Louis Dubourg, président de la Chambre d’Agriculture « On s’engage vers l’environnemental, et on nous rabote nos budgets… »

Jean-Louis Dubourg a été élu président de la chambre d’agriculture en début
d’année. En l’espace de quelques mois, le voilà au point avec les dossiers des
différentes filières, l’aménagement rural, l’environnement. « C’est une fonction très
prenante qui occupe bien son homme. Et les sujets sont très variés. » Tour d’horizon
avec un homme tôt le matin sur son tracteur, et parfois tard le soir en réunion.
Jean-Louis Dubourg pose son téléphone
dans le grand bureau de président de la
Chambre d’Agriculture de la Gironde. Derrière lui, une carte du département. « J’ai demandé
à la changer, car le territoire évolue vite. » L’homme a l’oeil qui pétille, le cerveau en ébullition,
et la réflexion rapide.
Union Girondine : Jean-Louis Dubourg, vous êtes depuis quelques mois président de
la Chambre d’Agriculture de Gironde. À la tête d’une exploitation au sud ouest du
département. Que produisez-vous ?
Jean-Louis Dubourg :
Je suis chef d’une exploitation de 268 hectares. Nous produisons
du maïs, sur une vingtaine d’hectares. Nous assurons de la production pour l’industrie
: pommes de terre (destinées aux frites et aux chips), haricots verts et carottes. Nous
produisons aussi du colza, des betteraves porte-graines, et 22 hectares en bio pour le
soja. Nous employons 4 salariés.
U. G : Vous avez engagé la conversion de quelques hectares en bio. Cette pression
sociétale, c’est un regard urbain ou c’est une réalité de terrain ?
J-L. D :
Cette pression sociétale sur l’environnement, aujourd’hui, tout le monde en est
convaincu, chez les agriculteurs et les viticulteurs. Mais il faut avoir en tête quelques
notions. Sur un département comme la Gironde, pour passer au zéro herbicide demain, il nous
faudra 5 000 chauffeurs de plus, et 5 000 tracteurs de plus. Et à ce jour, nous n’avons ni l’un
ni l’autre. Mais nous allons essayer d’y aller quand même ! Cela va passer par de nouveaux
équipements, de nouvelles technologies.
L’agriculteur de demain devra être encore plus technique d’avant. Il lui faudra maîtriser l’hydraulique,
l’électronique et l’informatique. Cela veut dire que l’agriculteur ou l’ouvrier viticole
devra se former toute sa vie.
U. G : Quand on regarde les jeunes agriculteurs, et les jeunes viticulteurs notamment
qui reprennent l’exploitation familiale, on est surpris par le niveau d’études de ces
derniers. Et ils sont très analytiques de l’utilisation des produits phytosanitaires.
J-L D :
Souvent, ces jeunes chefs d’exploitation ont fait les mêmes études que les
conseillers en phyto, voire ils ont été à l’école ensemble. Toutes les exploitations où je vois
un jeune qui revient sur l’exploitation avec un Bac + 5, ça donne un sacré coup de boost. Je
pense qu’aujourd’hui, pour s’installer, il faut être armé d’au moins un BTS, sinon, c’est compliqué.
Il faut être réaliste, avec un Bac + 5, on ne conduit pas mieux son tracteur. Mais dans les analyses,
les synthèses, les décisions à prendre, on est mieux armé pour s’adapter. Regardez dans
l’Entre-Deux-Mers, en Castillon Côtes de Bordeaux, dans le Blayais, dans le Libournais,
dans le Médoc, partout, je vois des jeunes, dont de nombreuses femmes, qui sont l’agriculture
et la viticulture de demain. Une exploitation, c’est un ensemble de compétences.
Le chef d’exploitation n’est pas le plus compétent partout, et je sais de quoi je
parle, mais il sait s’entourer de personnes compétentes.
U. G : Vous faites référence à votre parcours personnel ?
J-L D :
Je ne suis pas un produit de l’enseignement agricole. J’ai une formation
d’ingénieur mécanique, j’ai passé mon diplôme à l’Insa à Toulouse. J’ai exercé
10 ans dans des entreprises.
Et puis j’ai repris l’exploitation familiale. Si j’assure les traitements tôt le
matin, je reconnais que je ne suis pas un bon laboureur. Mais j’avais des compétences
dans d’autres domaines. Des profils atypiques comme le mien, dans le secteur
viticole et agricole de Gironde, il y en a beaucoup. Tout l’enjeu de l’agriculteur
aujourd’hui, c’est de relier les compétences techniques aux compétences économiques.
U. G : A l’heure ou le marché viticole est difficile, en quoi la Chambre d’Agriculture
peut apporter une aide dans ce lien entre compétences techniques et économiques ?
J-L D :
Ce que l’on peut faire via la Chambre d’Agriculture, c’est aider les viticulteurs à réaliser
une analyse de leur situation, évaluer leurs coûts de production, et les aider à les
réduire, et surtout à les optimiser. Cette Chambre d’agriculture est résolument tournée vers l’activité viticole.
Sur la Gironde, la viticulture occupe 50 % de la surface agricole utile (SAU). Et 85 % des agriculteurs
sont des viticulteurs. La chambre compte la moitié de ses effectifs dans le service "Vigne
et Vins". Et l’autre moitié des effectifs travaille pour moitié vers la viticulture. Donc cette
chambre est tournée au trois-quart vers la viticulture. Et dans ce rôle d’aide à la gestion
des domaines, la Chambre d’agriculture a un véritable rôle de conseil aux entreprises, car
les techniciens ne sont ni experts-comptables, ni banquiers, et le regard qui est porté s’appuie
sur les critères économiques de l’exploitation. Nous apportons donc une valeur stratégique.
U. G : Dans votre discours de la session de Cadillac en juin, vous aviez un regard
local, certes, mais aussi un regard aiguisé sur la situation internationale, et plus particulièrement
sur les accords de libre-échange que le gouvernement fait voter en ce moment.
J-L D :
En Gironde, toutes les filières sont tournées vers l’export. Et celles qui ne le sont
pas subissent les importations. L’agriculture, et plus encore la viticulture, sont très dépendantes
de l’international. Et le problème est que nous n’avons pas les mêmes règles partout.
La France perd des parts de marchés car on se retrouve avec une distorsion de concurrence.
Et toutes filières confondues, cela entraîne tout le monde vers le bas. Notre pays
veut donner des leçons aux autres, il prend des initiatives mais n’attend pas ses voisins.
Nous supprimons certaines matières actives, et nous importons des produits d’autres pays
qui eux l’utilisent. Je prends le dernier exemple en date qui me vient à l’esprit. On nous
annonce que l’on ne pourra plus vendre de tomates bio élevés sous serres chauffées de
décembre à avril, mais nous allons en importer par camions entiers.
U. G : Vous êtes président de la Chambre d’Agriculture, vous êtes aussi un relais
auprès des élus locaux et des pouvoirs publics. Quelle est votre marge de manoeuvre ?
J-L D :
Sur les accords de libre-échange avec le Mercosur (Amérique du Sud) et le CETA
(Canada), nous avons contacté tous les parlementaires pour leur faire connaître notre
opposition à ces projets. Mais il est une réalité : nous devons sans arrêt expliquer notre
métier d’agriculteurs ou de viticulteurs à des gens qui rêvent d’une agriculture d’il y a 50
ans. Aujourd’hui, nous avons des outils performants, des outils connectés. Par exemple,
là, pendant que l’on discute, je surveille le taux d’humidité de mes parcelles de maïs
avec mon smartphone.
Je suis les cours de productions légumières ou de céréales en ligne. C’est cela l’agriculture d’aujourd’hui.
Et à l’heure où on nous parle d’adaptation, de réponses sociétales, on vient nous raboter les
budgets de la chambre d’agriculture. Cette chambre a un budget de 15 millions d’euros.
En grande partie réalisé grâce aux prestations, notamment dans le secteur viticole. Là, l’État
nous signale une baisse des dotations de 900 000 €. Qu’est-ce que l’on ne fait plus, ou
qu’est-ce que l’on ne fait pas dans l’avenir ?
U. G : Vous nous dites qu’on en demande plus au monde agricole et viticole et qu’en
même temps, on lui pose des obstacles ?
J-L D :
Sur les zones de non-traitement, nous sommes tous concernés. Le département
gagne 20 000 habitants par an, il faudrait donc un collège neuf chaque année. On voit des
maisons construites à proximité des espaces agricoles. Certains nous vantent les mérités de
l’habitat vertical, mais n’iraient pas habiter au-delà du second étage. Il faut de la cohérence.
U. G : Pourtant, nous sommes dans un département qui a la plus grande superficie
bio en vigne, qui est le premier en label HVE, c’est que cela bouge.

J-L D : Les démarches agro-environnementales, nous y sommes engagés, et nous allons
le poursuivre car c’est nécessaire pour nos productions, donc pour nos producteurs. La
diminution des produits phytosanitaires, nous l’avons déjà engagée. Il y a 30 ans, on traitait
en short et en tong, on débouchait une buse de pulvérisateur en soufflant dessus. Ces
méthodes-là, plus personne ne les pratique.
Nos métiers sont devenus techniques. Mais en matière de communication, si nous avons
acquis des savoir-faire de plus en plus techniques, nous avons du mal à le faire savoir.
Quand on discute avec des élus, avec des clients, c’est comme si tout cela était "normal".
Propos recueillis par
E. Danielou