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Article du magazine numéro #1169 - Septembre/octobre 2019

« Il y a urgence à une table ronde de la filière avec les ministres concernés »

« Il y a urgence à une table ronde de la filière avec les ministres concernés »

« Il y a urgence à une table ronde de la filière avec les ministres concernés »

Nathalie Delattre, sénatrice de Gironde

Nathalie Delattre est viticultrice à Langoiran, sénatrice de la Gironde et coprésidente de l’Association nationale des élus de la vigne et du vin (ANEV).
Elle s’inquiète du ciblage qui est fait par les pouvoirs publics en direction de la filière viticole, à laquelle s’ajoute une pression sociétale forte. Le monde de la vigne et du
vin qui doit faire face à l’environnement, au changement climatique, aux règles de santé et subir une pluie de décrets et de lois qui ne lui permette pas de se projeter
dans la sérénité. « Il est urgent d’organiser une table ronde de la filière viticole avec les différents ministres concernés », revendique Nathalie Delattre.

Nathalie Delattre se pose à la terrasse d’un café. Jette un dernier coup d’oeil à son agenda surchargé. Une assemblée générale
d’ODG, une fête du vin, les vendanges à préparer. La sénatrice de Gironde (Parti Radical - groupe Rassemblement démocratique
et social européen) sillonne le département, rencontre les viticulteurs sur le terrain. « C’est une femme accessible », entend-on ici
et là. « Et elle connaît les dossiers » estiment beaucoup.
Union Girondine des Vins de Bordeaux : Vous êtes vice-présidente de la commission
des lois au Sénat, ce qui vous accapare. Et pour autant, vous êtes très souvent sur le
terrain. Pourquoi cette volonté de rester en contact des acteurs locaux ?

Nathalie Delattre : Aujourd’hui, la filière viticole est la plus touchée par les politiques
publiques, et la pression sociétale. J’ai passé du temps avec la filière, et je me dois d’en passer
encore plus. Il faut dire aux viticulteurs combien on les apprécie, ils en ont besoin. Assez vite, il
faut que l’on engage une logique de prospective, et que l’on puisse sortir le nez du guidon pour se
projeter et gagner en sérénité. 
U-G : Vous sentez un découragement dans les campagnes ?
N. D. : Oui, elle est présente. On nous sort un texte sur les zones de non-traitement (ZNT).
Chaque semaine qui passe, on nous rajoute une réglementation, un décret. Sur l’aspect santé, on
sait que des propositions de lois du groupe En Marche sont dans les tuyaux. Les viticulteurs
sont dans un environnement anxiogène et ont des raisons de l’être. Je peux comprendre que les
viticulteurs que je rencontre soient parfois dans un certain découragement.
U-G : Jean Louis Dubourg, président de la Chambre d’agriculture de Gironde, expliquait
une déconnexion du monde politique à l’égard du monde agricole et viticole, vous
ressentez la même chose ?

N. D. : Quand vous arrivez au ministère de l’Agriculture, on vous rétorque qu’en
Gironde, "vous êtes assis sur un tas d’or. De quoi vous plaignez-vous ?" Alors que nous
avons beaucoup de viticulteurs qui sont en difficulté, et en plus, on nous rajoute le
Bordeaux bashing. Oui, on constate une déconnexion du monde viticole avec les fonctionnaires
et avec de plus en plus d’élus. On verra ce que vont donner les municipales.
Mais la déconnexion se fait parfois dès l’échelon municipal. Ce n’est pas le cas
aujourd’hui à Bordeaux ou dans les communes de Gironde, mais ce sera mécanique.
Certains élus vont s’inscrire dans la poussée sociétale et sont dans la mouvance des hygiénistes.
On a fait cette observation avec les parlementaires, mais aussi avec les fonctionnaires
des ministères. Ces derniers se disent qu’un ministre passe, eux restent et ils vont
imprimer une direction pendant des années.
U-G : Quelle action une parlementaire telle que vous, ou plusieurs, peut-elle créer
pour réconcilier monde politique et monde du vin ?

N. D. : Je propose à la filière que l’on puisse engager une table ronde avec les ministres
concernés. Il faudrait autour de la table Gérald Darmanin, qui représente les Douanes. Bruno
Lemaire pour la partie fiscalité et transmission. Didier Guillaume, à l’Agriculture. (N.D.L.R. : La
France ne compte plus de ministre du Commerce extérieur depuis mai 2017). Agnès Buzin à la
Santé. Élisabeth Borne à l’Environnement. Mais aussi Muriel Pénicaud à l’emploi. Sur ce dernier
point, c’est important, il faut un plan rapide de formation et de reconversion pour recruter de la
main-d’oeuvre dans les exploitations. La préoccupation sur le terrain est de soutenir les exploitations
car la population est déconnectée de cette envie de travailler dans la viticulture. Il y a une
urgence sur la main-d’oeuvre car aujourd’hui, on ne sait pas tailler la vigne avec des robots. Et autre
défi conséquent, celui de la reprise des exploitations. Dans les années quatre-vingt-dix, 70 % des
domaines en Gironde étaient familiaux, nous en sommes à 50 % aujourd’hui !

U-G : On vous sent combattante et parfois rageuse quand vous parlez de ces sujets.
N. D. : Comment en serait-il autrement ? Certains nous accusent d’être des pollueurs,
voire des tueurs. Et demain, si le monde viticole forme trop d’étrangers faute de main-d’oeuvre
locale, on nous accusera d’être des soutiens à la filière des migrants. On a tous essayé d’embaucher
des chômeurs. Il y a de belles histoires de personnes qui ont engagé
une reconversion. Mais nous en comptons aussi beaucoup qui
renoncent. Nous allons être très vite en manque de main-d’oeuvre, nous y sommes déjà pour
certains métiers. Nous avons la chance d’avoir une viticulture qui est attractive. D’avoir un oenotourisme
qui marche de mieux en mieux. Mais sans main-d’oeuvre, tout cela va être mis à mal. Il
faut faire se rencontrer à nouveau l’agriculture, la viticulture et les Français !
U-G : Vous avez le sentiment que le gouvernement lâche la viticulture ?
N. D. : Je n’ai pas dit cela. Didier Guillaume rencontre les représentants de la filière à Paris.
Mais regardons les choses. Nous n’avons eu aucun ministre à Vinexpo. Comment la filière doitelle
le prendre ? Alors que c’est pour nous un moment fort. Didier Guillaume n’est jamais venu
en Gironde, et ce n’est pas faute de l’avoir invité. Ce que nous constatons, nous parlementaires,
c’est que c’est compliqué en ce moment, et c’est plus compliqué que ça ne l’était. Nous avons des
conseillers techniques dans les ministères qui ne changent pas de position. Sur les ZNT par
exemple, le débat avait été purgé par les députés de la majorité. Et le ministère revient en force
avec le dossier. Le défi qui est imposé par le président de la République est "Mangez bien, mangez
sain". On sait qu’il faut faire ces avancées. Mais on pratique la politique des ordonnances et
du "tout tout de suite" alors qu’il faut du temps.
U-G : Donc, en synthèse, vous demandez du dialogue entre la filière et le gouvernement.
Mais aussi la prise en considération du facteur temps nécessaire à l’adaptation ?

N. D . : Exactement. Et j’y ajouterai de la cohérence. Juste un exemple, on a interdit un
produit pour traiter les cerises en France. Et nous avons importé des cerises d’Espagne où ce produit
était encore autorisé… Sur le glyphosate, il faut rappeler que les premières victimes sont les
viticulteurs, car ce sont eux qui traitent sans avoir eu plus d’information que tout un chacun !
Ces dernières semaines, par rapport au CETA (accord commercial européen avec le
Canada), je n’ai jamais reçu autant de mails me demandant : "Ne ratifiez pas le CETA". Il nous
était mis en avant les modes d’élevages ou les molécules interdites en France. Et à côté, on
continue le désamour avec les agriculteurs français. Alors que notre demande est juste de laisser
un peu de temps à la filière. J’ai juste envie de dire aux Français que la révolution agro-environementale
est en mouvement, mais que l’agriculture fraçaise est déjà l’une des plus vertueuses
du monde. Il faut prendre en considération qu’arrêter du jour au lendemain le
désherbage chimique à la vigne, c’est engager un nouveau modèle cultural, mais c’est
aussi un nouveau modèle économique. Sur le terrain, le viticulteur, lui doit faire face à son compte d’exploitation.
Quand je vous parlais de cohérence, traversez les vignes du Bordelais, vous y voyez des vignes
enherbées. Mais lors des traversées de villages, vous voyez des murs de maisons où à la base
l’herbe est jaunie par le désherbant chimique qu’utilisent les particuliers. Il faut donc du temps
pour faire évoluer les pratiques. La problématique de la filière est d’avoir à relever beaucoup de défis en même temps. Et
d’être dans tous les dossiers de réformes du gouvernement. Au final, on se sent harcelé et en matière de dommages collatéraux des décisions
réglementaires, la filière viticole les collectionne.
U-G : Quand on est la seconde ressource du pays en matière de commerce extérieur,
on peut tout de même imposer son point de vue, non ?

N. D. : C’est exactement ce que Trump a compris. On tente en Europe de taxer les GAFA,
alors il s’en prend aux vins français. C’est pour cette raison qu’il est nécessaire de réunir la filière
avec l’ensemble des ministres concernés. Le marché français du vin est en recul. L’une de nos
forces, c’est l’exportation. Donc il nous faut du soutien, et sortir de l’ambiguïté. Celui qui apparaît
comme le protecteur de la filière viticole est Emmanuel Macron. Mais on ne va pas déranger
un Président de la République parce qu’un ministre veut faire évoluer la déclaration de
récolte ou un autre un logo.
Nous avons besoin d’interlocuteurs dans la durée. Depuis mai 2017, nous avons eu trois
ministres de l’Agriculture, et trois ministres de l’Environnement… Et je ne parle pas des textes
européens que l’État a la fâcheuse tendance à surtransposer. Alors c’est vrai qu’en ce moment,
nous parlementaires, nous avons l’impression de jouer en permanence les marchands de tapis, et
c’est usant. Alors que nous devrions tous, ensemble, soutenir nos exploitations dans les
défis majeurs qu’elles ont à relever !
Propos recueillis par
Emmanuel Danielou