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Article du magazine numéro #1143 - Mai 2017

Chronique de Jacques Dupont : le millésime 2016... la baraka bordelaise

Chronique de Jacques Dupont : le millésime 2016... la baraka bordelaise

Chronique de Jacques Dupont : le millésime 2016... la baraka bordelaise

Salvador Dali, qui s’aimait beaucoup et moins les autres, disait de Picasso : « Il s’est fié au hasard et le hasard se venge. » Féroce, mais faux, Picasso ne laissait rien au hasard. Les peintres ont le choix ; les vignerons beaucoup moins. Aussi bons soient-ils et  maîtres dans leur art, ceux de la Loire, de la Bourgogne ou du Languedoc, qui pour les uns ont subi le gel de printemps, pour d’autres la grêle, quand ce ne fut pas les deux, n’ont guère tiré profit d’un hasard bénéfique. Alors que pour Bordeaux, il conviendrait en 2016 de décliner fortune et bonne étoile au pluriel. Avec même, pour corser le récit, un certain suspense quasi hollywoodien.
Tout semble mal enclenché, les méchants éléments encerclent une victime aux abois que Lucifer et Météo-France ont désigné au bourreau. Et pouf, le miracle se produit : le héros prenant la forme d’un nuage ou d’un soleil vient au dernier moment redonner vie à l’héroïne, en l’occurrence la vigne. Voyez, la fleur en juin. Il pleuvait depuis janvier. Fort au début, plus gentiment depuis avril. Mais charmante, douce ou parcimonieuse, la pluie ce n’est pas le beau temps et une floraison sous la flotte, c’est la chienlit assurée dans les grappes. Comme par miracle et contrairement aux prévisions, telle la Mer Rouge s’ouvrant devant Moïse, le soleil chasse les nuages et offre une semaine de RTT bronzage assuré à la famille pistil et étamine.
Pareil, en septembre. Après un été sec comme un rappel d’impôts, voilà le 13 une pluie salvatrice qui redonne du gaz aux racines et de la joie de vivre à la plante. Enfin pour parfaire le tout, un été indien avec juste ce qu’il faut de lumière, d’ensoleillement, de nuits fraîches, d’arrosage bien tempéré. Au final, des vins rouges vifs, frais, parfumés, toniques et une récolte confortable. A ce propos, la rengaine des bas rendements, celle qui accompagnait le couplet sur « j’ai commencé à vendanger quand mes voisins avaient terminé » et toute la panoplie de superman " additionnateur " (plus de concentration, plus d’extraction, plus de barriques neuves etc.) semblent portées disparues sans que cela déclenche une alerte enlèvement.
Oubliée l’ère du " trop de tout ", gommée de la mémoire cette mode uniformisante qui a sans doute ouvert des marchés au vignoble dans les années 90 mais qui a conféré aux vins de Bordeaux cette dernière décennie une image regrettable. On nous rétorquera que tout le monde n’a pas embrayé dans cette course aux armements, loin s’en faut. Parfaitement exact, mais la rumeur est souvent plus forte que la vérité, et la généralisation sa complice. Le millésime 2016 renoue avec la réalité, celle qui a construit la réputation des vins de Bordeaux : alcool plus raisonnable, fraîcheur, digestibilité. Une année, très favorable au rouge, un peu moins au blanc sec avec de belles réussites en liquoreux.

Une réussite générale

Qu’on nous pardonne un crime de lèse-majesté mais parmi toutes les dégustations opérées ces quelques semaines passées en Gironde, les plus intéressantes ne se sont pas forcément déroulées au sein des plus grands crus. Ne jouons pas les blasés, c’est un privilège et un réel plaisir de goûter les monuments. Admirer de près Le Caravage ou un Picasso du tonneau ne se refuse pas. Mais on les connaît, on sait de quoi ils sont capables. Découvrir les pépites, les nouveaux talents, les effets millésimes chez ceux qui n’attendaient que cela pour se révéler excitent davantage la curiosité qui doit demeurer le moteur du journalisme. De ce point de vue, 2016 nous a gâtés. Depuis les bordeaux supérieur jusqu’au crus bourgeois du  nord médoc en passant par les côtes, du bon, du juteux, du gourmand. Et à tous les prix…
Certains, rencontrés lors de nos visites, nous assurent que c’est la fin du " Bordeaux bashing ", pourquoi pas ? Les mesures qui commencent à se mettre en place en matière de réduction des traitements,  de respect de l’environnement, le nombre de domaines qui passent en bio ou le frôlent contribueront autant que la qualité des vins au changement de perception. Sans compter tout ce qui reste discret, comme dans l’appellation margaux, la plantation de haies et d’arbres fruitiers. Un jour peut-être une IGP pêche et mirabelle de margaux et des confitures en vente dans les châteaux…

 

 

Jacques Dupont est journaliste à l'hebdomadaire Le Point dont le numéro spécial Bordeaux Primeurs 2016 sortira le jeudi 18 mai 2017. Il est l'auteur de Choses Bues (Grasset 2008), de LE guide des vins de Bordeaux (Grasset 2011) ,   Invignez-vous (Grasset 2013) et de Le vin et moi (Stock 2016).