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Article du magazine numéro #1173 - Février 2020

Bernard FARGES : "J'ai foi en la capacité de rebond de notre filière"

Bernard FARGES : "J'ai foi en la capacité de rebond de notre filière"

Bernard FARGES :

Bernard FARGES, Président du CIVB

Bernard Farges, viticulteur coopérateur dans l’Entre-Deux-Mers, président du CIVB et de la CNAOC est sur tous les fronts. Face aux taxes Trump, il entend aussi mobiliser la filière. Pour retrouver la relation avec le consommateur, il a encouragé l’opération Saint-Vincent. Défenseur de Bordeaux, de l’ensemble des richesses du territoire, il se veut confiant sur la capacité de réaction et de renouveau de la filière.

Au mois de juillet dernier, Bernard Farges a été élu à la tête du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB). Un poste qu’il vient occuper à nouveau après trois ans de mandat d’Allan Sichel.

Union Girondine : 2019 marque un tournant, comme une césure. Le marché s’est peu à peu replié, et Bordeaux souffre.

Bernard Farges : Dès le début 2019, nous sommes autour d’Allan (Sichel), et on se dit ensemble qu’il faut changer. C’est au mois d’avril, sous son mandat, qu’est décidée l’opération Saint-Vincent. On a eu un réflexe collectif. Il n’y a pas d’un côté les viticulteurs et de l’autre les négociants. Nous sommes d’abord dans nos boîtes avant d’être des représentants au CIVB. Tous les membres apportent leur vécu du quotidien, leurs observations du marché, et les contraintes qu’ils subissent. Et ce n’est pas parce que le président du CIVB change que les choses changent pour les viticulteurs ou les négociants. Mais la réalité, c’est que si nous, représentants élus, dans la situation que nous vivons, nous n’apportons pas des changements, alors ça devient grave.

U. G : Vous avez des responsabilités locales, nationales, européennes, la filière vin est prise dans la tourmente internationale et aussi locale. Quand on représente le second poste des exportations françaises, on imagine que l’État soutient la filière.

B. F : On n’a pas de ministre de l’Agriculture depuis 2017… C’est catastrophique. On est reçu par le sous secrétaire de cabinet alors que géopolitiquement, on est ballotté, c’est incompréhensible. Et quand on se rend à l’Élysée pour y rencontrer le conseiller du Président, on nous parle des enjeux politiques et pas des enjeux économiques.

U. G : Que peut faire la filière viticole face aux taxes Trump en réaction à la taxe Gafa ?

B. F : Nous allons demander, entre autres, à l’ensemble des maires de communes viticoles de soumettre à leurs conseils municipaux une motion visant à alerter le Président de la République sur les conséquences économiques désastreuses des taxes US.

U. G : Lors de votre discours en assemblée générale en décembre au CIVB, vous avez insisté pour engager de la proximité. Il y a une distance entre le producteur en le consommateur ?

B. F : Énorme ! (Il marque un temps de  silence) On avait en partie délégué la relation consommateur au négoce. Pensant peut-être que le consommateur était moins en quête de l’originalité, du sens, de l’histoire de quelque chose. Comme si le vin moins incarné n’était pas au coeur de l’acte d’achat. Sauf qu’aujourd’hui, la consommation de vin évolue, et l’acte d’achat aussi. Ce que l’on observe, c’est qu’il y a une quête de sens. Pourquoi des viticulteurs se mettent à côté de l’appellation et qu’ils s’autorisent de l’originalité ? C’est ce que j’appelle le marketing de la marginalité. Cela ne remet pas en cause le vin AOC qui représente 70 à 80 % du chiffre d’affaires des vins français commercialisés. Quant à ceux qui veulent légiférer sur les vins « natures », à mon sens, ils commettent une erreur. Ceux qui veulent sortir du cadre créent leur clientèle. On ne va pas condamner ceux qui produisent ni ceux qui consomment ces vins. Ils ne font pas l’ensemble du marché, mais ils y participent.

U. G : Et dans cette capacité à offrir de la variété, Bordeaux peut-il trouver sa place ?

B. F : Où y a-t-il plus de diversité qu’à Bordeaux ? Pas un seul vignoble n’est plus diversifié que le nôtre. Montrons-le ! On s’est acharné à montrer cette image de grands crus à Bordeaux. Et c’est tant mieux qu’ils soient chez nous. S’ils étaient ailleurs, on en serait envieux. Aussi, on a une image de porte de châteaux, de viticulteurs en blazer. Mais il n’y a pas que cela. Il y a plein de propriétés où l’on est en blouson et en tennis, et à Bordeaux plus qu’ailleurs ! Sachons montrer cette diversité, ce collectif humain ! Les consommateurs attendent du sens, de belles gueules sympas : on est tout cela.

U. G : Comment fédère-t-on une filière pour que chacun y trouve sa place ?

B. F : On ne fédère pas. L’interprofession n’a pas à fédérer pour le plaisir de fédérer. Avec le recul, je constate que c’est quand on fait des choses, que l’on construit des projets ou que l’on mène des actions que l’on parvient à rassembler.

Il ne faut pas attendre de l’interprofession qu’elle produise ou vende du vin. Elle a une mission sur la recherche scientifique. Une mission sur le marketing et la communication des vins de Bordeaux, une mission sur l’observation et la collecte de données économiques, sur les services. Il y a un vrai défi à communiquer sur ces missions. S’il est un point crucial sur lequel nous devons investir, c’est l’appropriation par les professionnels des actions de l’interprofession. Et pour cela, il faut l’expliquer, donner du sens à nos actions.

U. G : Bordeaux souffre, c’est une réalité. Cependant, des domaines tirent leur épingle du jeu. Qu’est-ce qui fait cette différence ?

B. F : Ceux qui s’en sortent aujourd’hui sont sur la politique de la demande, et non de l’offre. Ceux qui réussissent sont ceux qui se sont adaptés, souvent parce qu’ils ont pris des « roustes » qui les ont obligés à se remettre en cause, ou qu’ils ont entendu leurs clients, qu’ils se sont engagés et ont travaillé et échangé avec le négociant. L’échange, il va du pied de vigne jusqu’au consommateur. Le viticulteur qui s’en sort, ce n’est pas forcément son vin idéal qu’il produit, mais celui qui a su s’adapter à la réalité économique.

Celui qui a une politique de l’offre souffre aujourd’hui. Il a fait son vin à lui, son vin pour lui. Et puis il y a ceux qui misent sur le « marché spot », celui qui attend l’opportunité pour vendre au plus cher ou acheter au prix bas, c’est du maquignonnage. Ce marché spot est nocif et toxique.

U. G : On entend ici et là que les consommations bougent, que la consommation de rouges baisse. Que doit faire Bordeaux pour s’adapter ?

B. F : On ne va pas basculer blanc à 50 % et rouge à 50 %, ce serait une hérésie. La masse de rouge est tellement importante… 10 % de rouge en moins, ce serait 40 % de blanc en plus, ça ne marche pas. Attachons-nous à redynamiser ce sur quoi nous sommes attendus. On doit s’investir sur ce qui fait notre coeur de métier. Soyons plus à l’écoute du consommateur sur les rouges. Aujourd’hui, nous sommes en tout AOC, nous pouvons diversifier notre gamme, et dans le même temps, améliorons aussi nos blancs, nos rosés et nos pétillants.

U. G : Parmi les difficultés de la filière, on observe sur le terrain une grande difficulté à recruter du personnel.

B. F : Oui, nous faisons face à un problème. Observons le terrain : nous sommes un an après les gilets jaunes, le prix du gasoil flambait, le monde rural se mobilisait et était au coeur de l’actualité. Les entreprises viticoles sont à moins de 10 minutes des logements des salariés. L’emploi viticole doit être valorisé. Revalorisé aussi en terme salarial, mais dans la limite économique des entreprises. Dans sa politique de recrutement, l’armée organise des campagnes de communication. Nous devons être en mesure de communiquer localement et nationalement sur nos métiers. C’est aussi une opportunité de communiquer sur nos produits. Ouvrier viticole est un travail difficile, mais c’est aussi un travail de proximité, et des emplois stables et non délocalisables.

U. G : La situation est ardue en ce moment, les trésoreries mal en point. Il y a matière à garder espoir ?

B. F : Il faut se battre. Mais j’ai foi en la capacité de rebond de cette filière. La façon avec laquelle elle a embrassé le sujet environnemental est incroyable. Et ce ne sont pas des mots : ce sont des actes ! La vitesse de mouvement de cette filière est incroyable. Il y a de nombreuses propriétés, de grands groupes, de grandes caves coopératives qui tendent vers le zéro CMR, et vers le HVE3.

Cette adaptation va à une vitesse folle. Et sur les capacités d’adaptation de la production, cela va aussi aller très vite. Nous avons ici à Bordeaux une recherche très liée à la filière. Un tissu industriel de conditionnement très fort localement. Cet écosystème puissant force à l’innovation, au rebond, j’en suis convaincu. Et notre métier est en train d’évoluer considérablement. Les femmes sont plus nombreuses et s’investissent ; rien à voir avec ma génération. Les niveaux de qualification progressent.

Tout cela fait que je ne suis pas inquiet sur la capacité d’adaptation de la filière, mais oui, à court terme, c’est « chaud ».

U. G : Comment fait-on, quand on est comme vous, avec des mandats européens, nationaux et locaux pour rester au contact du terrain, à commencer par votre propre exploitation. Et garder la fibre collective ?

B. F : Il m’arrive d’être le matin sur le tracteur et le soir en réunion avec la préfète. Sur mon engagement syndical, je pense avoir eu l’exemple de mon père. Je suis en Gaec, coopérateur, syndicaliste, et j’ai toujours pratiqué des sports collectifs.

Je n’aime pas faire les choses tout seul. La force du collectif, j’y crois. Créer des choses avec les collègues, c’est riche. Bosser des mois sur des dossiers et parvenir à les faire avancer, c’est bien. Quand je vois que l’on parvient à mobiliser 1 300 acteurs pour la Saint-Vincent, ça, c’est vraiment chouette.

Propos recueillis par Emmanuel Danielou