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Extrait d'un article du magazine numéro #1166 - Juin 2019

André Lurton, entrepreneur sans relâche

André Lurton, entrepreneur sans relâche

André Lurton, entrepreneur sans relâche

André Lurton avait été fait chevalier de la Légion d’honneur en 2013, par Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture.

André Lurton s’est éteint jeudi 16 mai à 94 ans, à Château Bonnet, dans la chambre qui l’avait vu naître. Figure emblématique du Bordelais, « paysan, homme de terrain, syndicaliste », il avait présidé aux destinées du syndicat des vins de l’Entre-Deux-mers, et créé l’appellation Pessac-Léognan en 1987. André Lurton laisse l’image d’un battant, refusant de céder « à la tentation du découragement ». Plus d’un millier de personnes ont assisté à ses obsèques à Grézillac, où il a été maire durant 45 ans.

« Je ne vais pas m’étendre sur les raisons de la crise actuelle. Tout a été dit de la diversité des causes, de la concurrence effrénée du Nouveau Monde aux répercussions des campagnes anti-alcooliques se focalisant sur le vin, en passant par nos propres erreurs : mise en marché de vins qualitativement médiocres, prix trop élevés de certains d’entre eux aboutissant à un certain désamour des consommateurs pour les bordeaux, actions de promotion peut-être, pas toujours judicieusement ciblées non plus, sans doute. En fait, nous souffrons tous à des degrés divers. »
« Mais pour reprendre une expression chère aux jeunes générations et au monde du sport, il y a des "fondamentaux" qui demeurent immuablement les mêmes. Dans les situations les plus préoccupantes, il faut toujours savoir dire non à la tentation du découragement, parce que celui-ci conduit inéluctablement au renoncement. » Ainsi parlait André Lurton dans les colonnes de l’Union Girondine en mai 2005.
Né le 4 octobre 1924 à Château Bonnet à Grézillac. Le jeune homme est sportif, pratique l’athlétisme et le football. Il n’a que 15 ans quand la guerre éclate. Mais il fonde son esprit de combat en s’engageant dans la Résistance. Il participera aux troupes combattantes en Allemagne.
« Un homme de terrain »
En 1946, il crée et préside, à 22 ans, le Cercle départemental des Jeunes agriculteurs de Gironde (4 000 adhérents à l’époque). De 1951 à 1954, il initie et préside le Cercle national des jeunes agriculteurs (devenu le CNJA), et intègre à ce titre le bureau national de la FNSEA. En 1947, il est élu maire de Grézillac. (Mandat qu’il exerça durant 47 ans.)
Mais il quitte assez vite les responsabilités nationales pour prendre en main Château Bonnet en 1955. « Je suis un paysan, un homme de terrain, attaché à son terroir, terroir familial, terreau nourricier. »
Mais André Lurton est un paysan entrepreneur. Du domaine familial de 30 hectares, il se retrouve quelques années plus tard à la tête d’un groupe de 560 hectares. Il aimait à citer son grand-père Léonce Récapet : « Entreprendre, car entreprendre, c’est la vie. » C’est ainsi qu’il fait l’acquisition en 1965 du château La Louvière (Pessac-Léognan). Puis du domaine Couhins-Lurton en 1970 (Pessac-Léognan). De château de Cruzeau en 1973 (Pessac-Léognan). De château de Rochemorin en 1974 (Pessac-Léognan). De château de Quantin (Pessac-Léognan) en 1975. En 2000, il acquiert la moitié des actions de château Barbe Blanche (Lussac Saint-Émilion). André Lurton aime cet esprit de combat pour s’appuyer au mieux sur le potentiel viticole d’un domaine : « Il y a aujourd’hui deux moyens connus : faire du vin avec de l’argent. Ou faire de l’argent avec du vin, mais avec beaucoup de travail. C’est le deuxième chemin que j’ai pris, sachant aussi que je n’ai jamais acquis que des propriétés en mauvais état, parfois en ruines, ou à planter pour les restaurer et les redresser. »
Pourtant, sa vie professionnelle de chef d’exploitation avait débuté par l’hiver 1956. « En février, il y avait 50 centimètres de neige dans la cour du château Bonnet. Et le thermomètre était descendu à - 28°. » Faute de vin, il loue 200 hectares de terre et y cultive maïs et luzerne. Il reconstruira sa trésorerie en vendant de la luzerne déshydratée, en granulés, pour l’alimentation du bétail.
L’esprit de combat est chevillé au corps d’André Lurton. Il mettra ainsi 23 ans à obtenir de l’INAO l’appellation Pessac-Léognan. Et il avait été à l’origine de la commission terroir au sein de la Fédération des Grands Vins de Bordeaux, en lien avec le BIVC, de façon à protéger les terroirs viticoles de l’expansion urbaine de Bordeaux.
Chef d’entreprise, André Lurton l’était sacrément, et au jour de son décès, ses salariés avaient les yeux rougis sur le stand de son groupe à Vinexpo.
Mais l’homme était aussi pétri d’engagement pour son territoire, pour le Bordelais et pour la filière. Hervé Grandeau, président de la Fédération des Grands Vins de Bordeaux rappelait ses mandats au sein de la fédération : « Il y a été administrateur 32 ans, de 1973 à 2005. Il a siégé au conseil d’administration du CIVB de 1966 à 1986. Il a été élu au syndicat des Bordeaux de 1965 à 1987, et il a présidé la chambre d’Agriculture de Gironde durant 30 ans. »
Un grand bâtisseur de Bordeaux s’est éteint.